Médée (La Péruse)

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Médée
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Texte établi par Ernest Gellibert Des Seguins ; Adhémar Sazerac de Forge ; Edmond Sénemaud ; Jean-François Eusèbe Castaigne ; Gustave Babinet de Rencogne ; Société archéologique et historique de la Charente, F. Goumard.
Pour les autres utilisations de ce mot ou de ce titre, voir Médée.


Argument[modifier]

Medée, fille d'Acete, Roy de Colches, devint esperdument ravie en la beauté et gentilesse accorte de Jason, qui avecq' quelques autres jeunes hommes de la Grece avoit entrepris le voyage de la Toison d'or, tellement que, pour mettre à fin le dessein de son amour conceu, elle promit au dict Jason toute ayde et support, et les plus certains moyens par lesquels il falloit proceder à facilement recouvrer cette proye tant estimée que la toison d'or, gardée et de jour et de nuit par le dragon non dormant. Ce qu'ayant Jason bien entrepris et mieux executé, par l'art de ceste Medée, print la route en Grece accompagné d'icelle et de son petit frere nommé Absyrthe, lequel ne luy servit que d'objet à sa cruauté: car ainsi, comme son pere la poursuivoit, elle le desmembra piece à piece en espandant les morceaux parmy le chemin, afin qu'il s'amusast, esmeu de pitié paternelle, à les ramasser, comme ils flotoient sur le dos escumeux de la marine, et ce pendant qu'elle avecq' son train eschapoit mieux à son aise, finesse vrayment par trop cruelle! Depuis (ce qui est le vray contenu de ceste tragedie), abandonnée et repudiée de son Jason, se print à faire de si estranges mines et furieuses menaces qu'elle donna occasion au Roy Creon, la fille duquel Jason avoit depuis espousée, de la bannir et chasser de son Royaume. Or, ayant perdu patience et indignée de desloger sans se voir aucunement vangée, faict tant avecq' le Roy qu'il luy octroye le delay d'un seul jour, afin qu'elle mist ordre et pourveust à son departement. Et, durant ce petit espace, elle charma par son art une bien riche et precieuse couronne, qu'elle avoit choisie entre ses joyaux les plus rare, pour la presenter à Glauque, faignant de ce faire en intention qu'elle traitast plus doucement et humainement ses enfans qu'elle laissoit à son départ en ce lieu. Mais, à peine les deux petits enfans s'estoient acquitéz de leur debvoir, que ceste miserable et pauvre nouvelle espouse s'en estant parée, aussi le palais, et le pere qui estoit accouru pour la secourir, commencerent et se prindrent à brusler. Ce que voyant Jason, il recourt aux armes et la poursuit, pensant la guerdonner de tous ses merites et la faire mourir. Mais tant s'en faut qu'il en vinst à bout, que se voyant en ce poinct poursuivie, apres avoir en sa presence cruellement mis à mort les deux enfans qu'elle avoit eus de luy, afin de luy laisser pour heritage un crevecœur et ennuy continuel, bourreau de son ame, perdant femme, pere et enfans, elle se sauve parmy l'aer dans un chariot à aisles que le Soleil son ayeul lui avoit envoyé.

Acte Premier[modifier]

Medée:
            Dieux, qui avez le soin des loix de mariage,
            Vous aussi qui bridez des vents esmeus la rage,
            Et quand libres vous plaist les lascher sur la mer,
            Faictes hideusement flots sur flots escumer;
            Dieu, vangeur des forfaicts, qui roidement desserres
            Sur le chef des meschans tes esclatans tonnerres;
            Dieu qui, chassant la nuit, tes clairs rayons espars
            Dessus tout l'univers, luisans de toutes pars;
            Dieu des profons manoirs, toy, sa chere rapine,
            Coulpable de mes maux, Deesse Proserpine;
            Vous, ô Dieux, que jura le parjure Jason,
            Par moy, meschante, helas! seigneur de la toison,
            Je vous atteste tous, tous, tous je vous appelle
            Au spectacle piteux de ma juste querelle!
            Et vous, ombres d'Enfer, tesmoins de mes secrets,
            Oyez ma triste voix, oyez mes durs regrets!
            Furies, accourez, et dans vos mains sanglantes
            Horriblement portez vos torches noircissantes!
            Venez en tel estat, tel horreur, tel esmoy,
            Que vinstes à l'accord de Jason et de moy,
            Les yeux estincelans, la monstreuse criniere
            Siflante sur le dos d'une horrible maniere!
            Mettez le desloyal en si grande fureur
            Par vos serpens cheveux que, vangeant son erreur,
            Luy-mesme de ses mains bourrellement meurtrisse
            Ses filz, le Roy, sa femme, et que tousjours ce vice
            Becquette ses poumons, sans qu'il puisse mourir,
            Mais, par lieux incogneus, enragement courir
            Pauvre, banny, craintif, odieux, miserable,
            Ne trouvant homme seul qui luy soit favorable;
            Qu'il pense en moy tousjours, tousjours cherche à m'avoir,
            Et toutes fois jamais il ne me puisse voir;
            Mais tant plus il vivra, plus de maux il endure;
            Encor sera-ce peu pour punir telle injure;
            Et, comme non-ouy et ce forfaict icy,
            Un non-ouy tourment il doit souffrir aussi!

            La Nourrice:
            Mais que sert-il, ô chere nourriture,
            De rechercher par tant de fois l'injure
            Que vous a faict ce desloyal Jason?
            Mais que sert-il rafreschir l'achoison,
            Dure achoison, qui tant d'ennuy vous porte,
            Et hors de vous, Medée, vous transporte,
            Seigneuriant brusquement vos espris?
            Espris, helas! d'une fureur surpris,
            Fureur qui a dans vostre fantasie
            Enraciné l'ardante jalousie
            Qui tant vous poingt, qui cause la douleur,
            Qui causera, apres douleur, malheur,
            Apres malheur, malheur encore pire,
            Si n'apprenez à dissimuler l'ire
            Qu'avez à droit contre ce desloyal.
            Où est ce cœur, cœur constant, cœur royal,
            Cœur tousjours un, cœur fort, cœur immuable,
            Cœur que fortune, ou dure ou favorable,
            N'a jusqu'icy peu faire balancer?
            Voulez-vous doncq' maintenant commencer
            De vous soumettre à fortune contraire
            Quand la vertu vous est plus necessaire?
            Et que plustost ceste griesve douleur
            Devriez tenir secrette en vostre cœur,
            Dissimulant, la prendre en patience!
            Du mal caché l'on peut prendre vangeance;
            Mais qui ne sçait tenir son dueil enclos,
            Ains le tesmoigne avecq' pleurs et sanglots,
            Pour se vanger celuy n'a autres armes
            Que pleurs, soupirs, regrets, ennuys et larmes.
            Le mal venu, il le faut endurer
            Bon gré, mal gré; rien n'y sert murmurer.
            Mais, par avant qu'il vienne, l'homme sage
            Peut par conseil devancer son dommage.

            Medée:
            Trop leger est le mal où conseil est receu:
            Courroux tel que cestuy ne peut qu'il ne soit sceu.
            Sus doncq', Medée, sus, je veux que tous le sçachent!
            Il est bien mal-aisé que les grans maux se cachent;
            Il est bien mal-aisé que les humaines loix
            Empeschent le destin de la race des Roys.
            Le sort fatal regist les Roys et leur emprise;
            Conseil n'a point de lieu où fortune maistrise.
            Non, non, Nourrice, non; ny conseil, ny raison,
            Ne me sçauroient vanger du parjure Jason.

            La Nourrice:
            Mais veuillez doncq' un peu ceste fureur refraindre;
            L'ire d'un Roy, Medée, est grandement à craindre.

            Medée:
            Mon pere estoit aussi hautain et puissant Roy,
            Et son courroux pourtant n'a rien gaigné sur moy.

            La Nourrice:
            Souvent fortune aux hommes favorise
            Pour renverser puis apres leur emprise.

            Medée:
            Qui se sent favory de fortune et des Cieux
            Doit oser davantage, esperant tousjours mieux
            Ceux qui osent beaucoup sont crains de la fortune;
            Mais les hommes coüars tousjours elle importune.

            La Nourrice:
            Je ne voy point que puissiez esperer.

            Medée:
            Cil qui n'espere rien ne doit rien desperer.

            La Nourrice:
            Qui ne despere rien follement tout hasarde.

            Medée:
            Advienne que pourra, un seul poinct je regarde;
            Je ne puis avoir mieux: c'est mon dernier recours,
            C'est l'espoir des vaincus n'attendre aucun secours.

            La Nourrice:
            O mal-heureuse et mal-heureuse amante,
            De qui le mal de jour en jour s'augmente!
            O pauvre femme! ô douleur! ô pitié!
            O faulce-foy! ô ingrate amitié!
            O cruauté! ô rigueur rigoureuse!
            O nourricière amante mal-heureuse!
            N'estoit-ce assez qu'il te fallut ranger
            Dessoubs les loix de ce peuple estranger?
            N'estoit-ce assez que d'avoir asservie
            Au vueil d'autruy ta miserable vie,
            Abandonnant pere, parens, amis,
            Pour demeurer entre tes ennemis?
            N'estoit-ce assez, ô faict trop inhumain!
            D'avoir occis Absyrthe ton germain?
            D'avoir laissé ton pere Roy pour suivre
            Un incogneu? d'avoir mieux aymé vivre
            Loin des tiens, pauvre, ô trop legere foy!
            Qu'en ton païs avecq' un riche Roy?
            N'estoit-ce assez que tu fusses sujette
            Au Roy Creon, fille du Roy Acete,
            Sans que Jason, Jason remply d'injures,
            Accreust encor le mal que tu endures?
            Sans que Jason, infidelle, menteur,
            De tous ces maux seul moyen, seul aucteur,
            Anonchalant ceste main pitoyable,
            Qui tant luy fut au besoin favorable,
            Te desdaignast? et cruel, sans pitié,
            Cruellement fit nouvelle amitié?
            N'ayant point craint, tant a lasche courage,
            De violer les droits de mariage;
            N'ayant point craint d'oublier celle-là
            De qui il tient le mieux de ce qu'il a;
            N'ayant point craint, ô inhumaine chouse!
            D'abandonner ses filz et son espouse.
            Ainsi, ainsi, miserable, celuy
            Qui te devroit estimer plus que luy,
            Qui de toy tien sa fortune et sa vie,
            Est le premier qui a sur toy envie.
            Ainsi tu est ja-ja preste à mourir
            Par ce Jason qui te deust secourir.
            Ainsi Jason, trop ingrat, te moleste,
            Ainsi des biens un seul bien ne te reste.

            Medée:
            Je reste encor, Nourrice, et en moy tu peux voir
            Assemblez tous les maux que le Ciel peut avoir,
            Pour punir griesvement les enormes injures
            Des amans faulce-fois et des maris parjures.
            Non, non, Nourrice, non, ne crains point qu'en danger
            Tu me voyes tomber, sans m'en pouvoir vanger.
            Voicy, voicy la main, main forte et vangeresse,
            Main qui nous vangera des Heroës de Grece.

            La Nourrice:
            Baillez un peu à vostre esprit repos
            Et delaissez ces menaçans propos.
            N'irritez plus contre vous la fortune,
            Ne soyez plus à vous-mesme importune;
            Rompez l'ennuy qui vous consomme et ard,
            Rompez le dueil, rompez le soin rongeard,
            Rompez, Medée, et l'amitié et l'ire
            Qui vostre cœur diversement martyre.
            Oubliez tout; oubliez et le Roy,
            Et Glauque aussi, et Jason faulce-foy;
            Ayez, sans plus, de vous-mesme memoire,
            Sans tant chercher sur vos haineux victoire;
            Ayez, sans plus, et la vie et l'honneur
            De vos enfans emprainte en vostre cœur.

            Medée:
            Ny l'amour de mes filz, ny l'amour de ma vie,
            Ne sçauroient empescher ce de quoy j'ay envie.
            Mais, que je puisse perdre et Jason et le Roy,
            Peu de perte feroy perdant mes filz et moy.

            La Nourrice:
            Je crain beaucoup, las! que vostre langage
            Vos ennemis n'aigrisse d'avantage;
            Je crain beaucoup que ce vostre courroux
            N'irrite encor la Grece contre vous,
            Et que de vous vostre malheur ne sorte.
            Mais j'ay ouy quelqu'un ouvrir la porte:
            Face le Ciel que soit tel messager
            Qui vous et moy mette hors de danger!

            Le Messager:
            Le Roy Creon vous faict commandement
            De desloger hors d'icy promptement,
            Vous et vos filz, et qu'en ceste contrée
            Vous ne soyez, huy passé, rencontrée.
            Allez ailleurs pour demeure choisir,
            Vuidez soudain, car tel est son plaisir.

            La Nourrice:
            Est-ce le Roy qui la fuitte commande?
            Ou si c'est Glauque? ou Jason qui le mande,
            Espoinçonné par nouvelles amours
            De luy jouer, ingrat, ces lasches tours?

            Le Messager:
            C'est le Roy mesme, il faut qu'elle obeisse.
            Il cognoit trop Medée et sa malice;
            Il cognoit trop que de rien ne luy chaut,
            Qu'elle est cruelle, et qu'elle a le cœur haut,
            Qu'elle menace, et d'une fiere audace
            Quelque malheur contre la Grece brasse.
            Qu'ell' face doncq', quell' face sans tarder,
            Ce qu'il a pleu au Roy lui commander.

            Medée:
            Soleil luisant, qui vois toutes choses humaines,
            Et toy, sœur de Jupin, coulpable de mes peines;
            Neptune, Dieu marin, et toy qui le premier
            De voguer sur la mer fis Tiphe coustumier;
            Toy, Hecate, aux trois noms, par les cantons hullée,
            Quand l'horreur de la nuit a la terre voilée;
            Vous, Rages, qui mettez les meschans en esmoy;
            Et vous aussi les Dieux qui eustes soin de moy,
            Je vous supplye tous, que mon dueil vous incite
            A la juste pitié que mon malheur merite.
            Si entre vous là haut se loge la pitié,
            Si vous n'approuvez pas une ingrate amitié,
            Si vous vangez le tort qu'on faict en mariage,
            Si sur les faux amans vous dardez vostre orage,
            Si des amans deceus vous avez quelque soin,
            Tous et chascun de vous j'appelle pour tesmoin.
            Oyez, oyez mes cris, Dieux, entendez mes plaintes,
            Et ne permettez pas que vos loix soient enfraintes
            Par ce traistre meschant, qui en son esprit faint
            Que vous ne pouvez rien, et nul de vous ne craint;
            Mais, en despit de vous et de vostre justice,
            Delaissant la vertu, s'abandonne à tout vice!
            Vangez, vangez ce tort! punissez ce meschef!
            Dardez, ô Dieux! dardez vos foudres sur son chef!

            La Nourrice:
            Tant et tant plus que le mal-heureux songe
            En son malheur, plus son malheur le ronge;
            Plus il se fasche, et moins se peut cacher
            L'occasion qu'il a de se fascher:
            Et par autant, ma chere nourriture,
            Si j'ay jamais eu de vous quelque cure,
            Si tout le temps qu'avecq' vous j'ay esté
            Avez en moy trouvé fidelité,
            Je vous supply', oubliez la tristesse
            Qui vostre cœur ja trop malade blesse
            Si griesvement, que je doute bien fort
            Qu'elle ne soit cause de vostre mort.

            Medée:
            Mort! las, je veux mourir! la mort m'est agreable.
            Ores la seule mort me seroit favorable.
            Je veux, je veux mourir, j'ay trop long temps vescu,
            Puis que par avarice amour je voy vaincu.
            O desloyal Jason! quelle estoit mon offence?
            Qui ta peu esmouvoir à faire autre alliance?
            Qui t'a peu inciter à me laisser ainsi
            En tourmens et ennuys, en peine et en soucy,
            Pauvre, lasse, esplorée? ô que folles nous sommes
            De croire de leger aux promesses des hommes!
            Nulle d'oresnavant ne croye qu'en leur cœur,
            Quoy qu'il jurent beaucoup, se trouve rien de seur!
            Nulle d'oresnavant ne s'attende aux promesses
            Des hommes desloyaux: elles sont menteresses!
            S'ils ont quelque desir, pour en venir à bout
            Ils jurent terre et Ciel, ils promettent beaucoup;
            Mais, tout incontinent qu'ils ont la chose aymée,
            Leur promesse et leur foy s'en vont comme fumée.
            O desloyal Jason! où est ores la foy
            Qu'en Colches me promis, quand me donnoy à toy?
            Où est l'amour constant, où est le mariage
            Dont ta langue traistresse allechoit mon courage?
            O infidelle foy! ô grand' desloyauté!
            O langue menteresse! ô dure cruauté!
            O Jason trop ingrat! ô maudit Hymenée!
            O moy, soubs le soleil la plus defortunée!
            Mais, puisque de toy vient la cause des malheurs,
            Je te feroy sentir douleurs dessus douleurs,
            Employant le sçavoir qui t'a mis hors de peine
            A te violenter et à t'estre inhumaine.
            Autant que te fus douce en ferme loyauté,
            Autant seroy cruelle en dure cruauté.

            Le Chœur:
                  Trop hardy fut celuy
                  Qui, premier, sur la mer
                  Asseura son appuy,
                  Et premier sceut ramer:
                  Plusieurs en ont depuis
                  Enduré maints ennuys.

                  L'homme a sus soy envie
                  Qui, jaloux de ses ans
                  Abandonne sa vie
                  A la merci des vents,
            Et semble qu'il vueille chercher
            A perdre ce qu'il a plus cher.

            O combien l'homme ambitieux
            Est à son mal ingenieux!
            Combien l'avarice rongearde
            Et l'insatiable desir,
            Cruels bourreaux de tout plaisir,
            A cent maux nos vies hasarde!

                  O que nos peres vieux
                  Vivoient heureusement
                  Quand, sans desirer mieux,
                  Avoient contentement,
                  Ne cognoissans encor
                  La richesse de l'or!

                  O que celuy est sage
                  Qui vit chez soy content,
                  Et l'estranger rivage
                  Cognoistre ne pretend!
            O bien-heureux qui, en ses champs,
            Passe ses vieux et jeunes ans!

            Depuis l'invention des naux,
            Un infiny nombre de maux
                  Est survenu au monde.
            C'est à l'homme legereté
            De penser trouver fermeté
                  Sur l'inconstant de l'onde.

                  Quand la navire prophette,
                  Qui des Grecs chargée estoit,
                  Apres l'emprise parfaicte,
                  Vers la Grece reflotoit,
                  Mesme Tiphe devint blesme,
                  Sur son luth Orphée mesme
                  Ne pouvoit mouvoir les doigts,
                  Quand la monstrueuse chienne,
                  Sur la mer Sicilienne,
                  Lascha ses hideux aboys.
                  
                  Les filles d'Achelois,
                  Aux gorges nompareilles,
                  Avoient ja, par leurs voix,
                  Aleché les oreilles
                  Des princes estrangers,
                  Ja ja mis aux dangers
                  Sans le luth resonnant
                  D'Orphée mieux sonnant.

            Quand les Cianées monts,
            Comme toreaux furieux,
            S'entrehurtoient fronts à fronts,
            Haussant les eaux jusqu'aux Cieux,
            Argon, la barque prophette,
            De froyeur devint muette,
            Et le filz d'Alcmene eust peur
            Quand les humides campaignes
            Ressembloient mille montaignes
            Effroyement du plus seur.

            Ains que de cirée toile
            Tiphe, trop audacieux,
            Eust faict porter mainte voile
            Aux mats voisinans les Cieux,
            Y reglant à son usage
            Des vents forcenez la rage;
            Nul lors ne sçavoit nommer
            Les vents soufflans sur la mer,
            Nul aussi n'eust lors sceu dire,
            Des clairs flambeaux de la nuit,
            Lequel bon ou mauvais luit
            A la vogante navire.

            Encore les tourbillons,
            Virevoultans pesle-mesle
            Sur les humides sillons
            Martelez de grosse gresle,
            Et l'impetueux orage,
            Tesmoin du futur naufrage,
            Les cœurs effroyez n'avoient
            De nos pere, qui, sans vice,
            Vivoient exans d'avarice,
            Contans de ce qu'ils avoient.

            Mais ores la convoitise,
            Qui nos cœurs ne laisse point,
            Sur nostre poitrine aguise
            Un esguillon qui la poingt;
            Mais ores une avarice,
            Seule mere de tout vice,
            Nous manie tellement,
            Que nous laissons, tant fous sommes,
            La terre laissée aux hommes
            Pour chercher l'autre element.

                  Medée, trop heureuse
                  Et hors de tous regrets,
                  Si par mer fluctueuse
                  N'eusse suivy les Grecs!

                  Encore plus heureuse
                  Si ton mal-heureux sort
                  Ne t'eust faict amoureuse
                  De l'aucteur de ta mort!

                  Encor plus fortunée
                  Si, sans plus long sejour,
                  Tu fusses morte et née
                  En un et mesme jour!

Acte II[modifier]

            Le Gouverneur des enfans:
            J'ay peur, je crain, je prevoy le danger
            Où ceste femme, en se voulant vanger,
            Se gettera. Hé, Dieux! bons Dieux! j'ay crainte
            Qu'elle ne soit d'une fureur attainte.
            O Dieux! quels mots! quels propos! quel maintien!
            Quels yeux flambans! tout asseuré je tien
            Que, si son mal violent ne s'alente,
            Veu ses regrets et sa fureur ardante,
            Elle fera au Roy Creon sentir
            Que d'un tort faict on se doit repentir.
            Je la cognoy, je l'ay veüe marrie
            Par plusieurs fois, je l'ay veüe en furie
            Remurmurant ses vers; mais maintenant
            Elle a tracé je ne sçay quoy plus grand;
            Mais maintenant une rage felonne
            Plus de devant ses espris espoinçonne;
            Plus que devant, par ses cris furieux,
            La miserable importune les Dieux.
            Ombre n'y a ne rage eschevelée
            Dans les enfers qui n'y soit appelée.
            Le grand Serpent en nœux tortillonné,
            Oyant ses vers, se taist, tout estonné;
            Puis, en siflant, sa triple langue tire,
            Prest à vomir au gré d'elle son ire;
            Hecate y est, et tout ce que les Cieux
            Et les enfers tiennent de furieux.
            Brief, il n'y a venin dessus la terre
            Que par son art diligemment ne serre,
            Entremeslant tant effroyablement
            Je ne sçay quel furieux hurlement,
            Qu'il semble à voir que Corinthe perisse.
            Dieux! qu'est cecy? je crain qu'ell' ne meurdrisse
            Ses propres filz; je crain que ce tourment
            Ne la maistrise, et furieusement
            Arme ses mains d'une brutale audace
            Contre le sang de sa plus proche race.
            Qui eust pensé, bons Dieux, ce que je voy?
            Ha! que je suis en grand et grand esmoy
            Pour ces enfans, et leur aage trop tendre
            Ne peut encor son grand malheur entendre.
            Que pleust aux Dieux (mais de ce qui est faict,
            Bien peu nous vaut le contraire souhaict),
            Pleust aux grans Dieux que la Grecque noblesse
            Ne fut jamais sortie de la Grece,
            Et que Jason, ce faux Jason, fut mort
            Premier qu'aller en Colches prendre port!
            Pleust aux grans Dieux que ceste barque fée
            Ne fut jamais en Colches arrivée,
            Mais, s'abismant aux gouffres plus profons,
            N'eust point passé les Simplegades monts!
            Jamais Medée, au fond du cœur blessée,
            N'eust follement sa terre delaissée;
            Jamais, jamais elle n'eust de leger
            Laissé les siens pour suivre un estranger.
            Son frere Absyrte et le vaillant Pelie,
            Sans ses malheurs, eussent encore vie.
            Et vous, enfans, enfans mon dur soucy,
            Vous n'eussiez veu ce triste jour icy;
            Ou pour le moins quelque estoille meilleure
            Vous eust veu naistre à quelque plus douce heure:
            Car que vous sert, ainsi abandonnez,
            Du noble sang des grans Roys estre nez?
            Au diamant et à la pierre dure
            Celuy seroit semblable de nature
            Qui de vous deux n'auroit compassion.
            Que pleust aux Dieux que mon intention
            Sortit effect! vous porteriez couronne
            Comme l'honneur de vostre sang l'ordonne.
            Mais cestuy-là qui plus deust avoir soin
            De vous ayder, vous desfaut au besoin.

            Le Chœur:
            Ces pleurs, ces plaints, dont Medée dolente
            Mouille ses yeux, sa poitrine tourmente,
            D'où viennent-ils? Est-ce point pour autant
            Que son Jason ainsi la va quittant?
                  O, si ses espris
                  Elle avoit repris
                  Pour y penser bien,
                  Elle auroit apris
                  Que ses pleurs et cris
                  Ne servent de rien!

            Le Gouverneur:
            Non-seulement pour estre delaissée
            De son Jason, Medée est offensée,
            Mais, Dames, las! mais, trop cruellement,
            Le Roy Creon a faict commandement
            Qu'ell' print ses filz, et delaissast grand' erre
            (Si mieux n'aymoit souffrir mort) ceste terre.
            Voire ce Roy felon contre elle est tant despit
            Qu'il ne luy veut laisser une heur de respit:
            Ains veut que, tout soudain et sans aucune guide,
            La pauvre abandonnée avecq' ses enfans vuide.

            Le Chœur:
                  Las, helas! qu'un dueil
                  Ne vient jamais seul!
                  Las! que la fortune
                  De divers travaux,
                  De maux suyvans maux,
                  Tous nous importune!
                  Femme miserable,
                  Ton sort pitoyable
                  Me creve le cœur.
                  O amitié fainte!
                  O Roy de Corinthe!
                  O grande rigueur!

            Medée:
            O Terre! ô Mer! ô Ciel! ô Foudres pleins d'encombres!
            O Deesses! ô Dieux! ô infernales Ombres!
            O Lune! ô Jour! ô Nuit! ô Fantosmes volans!
            O Daimons! ô Espris! ô Chiens d'enfer hurlans!
            Venez, courez, volez; et, si avez puissance
            De prendre d'un meschant execrable vangenace,
            Monstrez-la ceste fois! arme toy, Jupiter,
            Contre ce desloyal qui ne craint t'irriter!

            Le Gouverneur:
            Fuyons, enfans, je crain qu'en sa furie
            Mesmes à vous elle fit fascherie.
            Mais, ô mon Dieu! quelle nouvelle ardeur
            De plus en plus renforce sa fureur!

            Medée:
            Ciclopes courageux, horriblez vostre ouvrage,
            Martelans d'ordre esgal un rougissant orage,
            Poly d'esclairs brillans et de coins tous fendans!
            Entremeslez parmi des tonnerres grondans!
            Forgez des dards agus à la pointe estoffée,
            Comme ceux que Jupin foudroyoit sur Tifée!
            Trempez-les au profond des Avernales eaux,
            Et que les pennes soient de Stimphales oiseaux,
            Ou bien des chiens aislez, Harpies ravissantes
            Le peché de Phinée horriblement vangeantes!
            Et vous, Dieux des enfers, Ixion desliez
            Et avecque Junon encor le r'aliez!
            Laissez hausser les eaux à l'alteré Tantale
            Et du fruict desiré permettez qu'il avalle!
            Permettez que Sisiphe hausse sa pierre au mont
            Sans que du haut encore elle retombe au fond!
            Et ne permettez plus qu'en vain les Danaïdes
            Dans le tonneau percé gettent les eaux humides!
            Relaschez encor ceux qui, dedans vos enfers,
            Les tourments meritez sont jusqu'icy souffers!
            Et, de tous ces tourments, faictes-en un terrible
            Qui, seul, soit plus que tous cruel et plus horrible;
            Puis vueille Jupiter ce tourment envoyer
            Sur Creon et Jason, pour leur juste loyer!
            Mais c'est peu pour fournir à ma juste querelle;
            Je veux encor trouver vangeance plus cruelle.

            Le Chœur:
                  De flamme allumée
                  Des vents animée,
                  Du trait descoché
                  Et du foudre vite,
                  Maint et mainte evite
                  Qu'il ne soit touché.

                  Et quand la riviere
                  Hors de ses bors, fiere,
                  Son cours libre a pris,
                  Le voisin s'absente
                  Pour de l'eau courante
                  N'estre point surpris.

                  Mais quand une femme,
                  Jalouse, s'enflamme
                  Contre son mari,
                  Sa fureur est pire
                  Que feu, qu'eau, que l'ire
                  De Juppin marri.

                  Medée, insensée,
                  Couve en sa pensée
                  Dix mille sanglots:
                  Un feu la consume
                  Et, dedans, luy hume
                  L'humeur de ses os.

                  Comme la pretresse,
                  Que la fureur presse
                  Sous le devin Dieu,
                  Secoue la teste
                  En vain, et n'arreste
                  Jamais en un lieu:

                  Avecq' telle mine,
                  Medée chemine
                  Et n'arreste point:
                  Ainsi la furie
                  Qui la seigneurie
                  Sa poitrine espoingt.

                  La mere felonne,
                  Toutes fois sœur bonne,
                  Revangeant la mort
                  Des siens, pleine d'ire,
                  Ose bien occire
                  Meleagre à tort;

                  Mainte mere encore
                  Souffre qu'on devore
                  Ses filz, sans mercy;
                  Nulle, en son courage,
                  N'a eu telle rage
                  Comme ceste-cy.

                  Sa face ternie,
                  Son pas de furie,
                  M'espouvantent fort:
                  Semblable destresse
                  A grand' peine cesse
                  Sans suitte de mort.

                  Deitez clamées,
                  Qui nos destinées
                  Tenez en vos mains,
                  De ces folles rages
                  Faictes les presages
                  Devenir tous vains!


Acte III[modifier]

Creon:
            Heureux celuy qui peut, cognoissant les augures,
            Eviter les danger des fortunes futures;
            Et plus heureux encor qui, des Dieux liberaux,
            A eu l'heur de cognoistre et les biens et les maux!
            Mais nous, gens aveuglez et en nos faicts mal sages,
            Nous ne cognoissons pas de nos maux les presages.
            D'où vient que je me semble estre toutes les nuis,
            Loin des miens separé, et un lieu plein d'ennuys?
            Et que, sus mon palais, le hibou se lamante
            Et de son triste chant toute nuit m'espouvante?
            D'où vient encor qu'offrant mes dons sur les autels
            A Junon la Nociere et aux Dieux immortels,
            J'ai veu, ô cas hideux et difficile à croire!
            L'eau sacrée changer et prendre couleur noire,
            Et le vin sur l'autel sainctement espanché,
            Se changeant, m'a semblé de sang meurtry taché?
            Tout cela m'espouvante, et j'ay peur que ces signes
            Me soient avant-coureurs de quelques maux insignes.
            J'ai peu, je crain, je doute, et mes troublez espris
            Sont de nouvelle horreur effroyement surpris.
            Medée me faict craindre; Absyrthe et le Roy Pele
            M'enseignent que je dois tousjours avoir peur d'elle.
            Qui une fois à vice a voulu s'adonner,
            Une et une autre fois ne craint d'y retourner.
            Des Roys et grans seigneurs la fortune se joue
            Et tourne à leur malheur le plus souvent la roue.
            La foudre rue bas les plus superbes tours,
            Mais le toict du berger, sans peur, dure ses jours,
            Si mes voisins vouloient contre moy faire guerre,
            J'en serois adverty et deffendrois ma terre;
            Mais ceste furieuse a moyen de vanger
            Ce qui luy semble bon, ains qu'on peut le songer.
            J'avois deliberé, pour oster toute crainte,
            De la faire mourir, sans la juste complainte
            Que m'en a faict Jason. Or', je luy ay mandé,
            Et de pouvoir royal encore commandé,
            Que prenant ses deux filz elle vuidast grand' erre,
            Delivrant de danger moy, les miens et ma terre.
            Toutes fois, comme on dit, son cœur est endurcy
            Contre mon mandement: encore elle est icy.
            J'ay crainte que sur nous quelque malheur ne brasse,
            Car on m'a rapporté que sa fureur menasse
            Moy, ma fille, et Jason, appellant les espris
            Du Ciel et des enfers par d'effroyables cris.
            Par quoy j'ay envoyé luy commander qu'ell' vienne
            Soudain par devers moy, de peur qu'il ne survienne
            Sur nous quelque meschef. Je jure par les Dieux
            Qu'avant qu'il soit demain ell' vuidera ces lieux.
            Mais la voicy venir grommellant sa furie,
            Qui ne brasse rien moins que meurtre et tuerie.
            Horrible, forcenée, ennemie des Cieux,
            Furieuse Medée, et fureur des haus Dieux,
            T'ay-je pas commandé que, sans aucune suitte
            Fors de tes deux enfans, soudain prinses la fuitte?
            Es-tu encore icy? ne fais-tu cas de moy?
            Desdaignes-tu ainsi le mandement d'un Roy?
            Je jure par le Ciel de n'aller autre voye
            Qu'en miserable exil premier je ne t'envoye.

            Medée:
            Qu'ay-je commis, Creon? En quoy ay-je forfaict?
            Quel horrible peché, quel enorme meffaict
            Me condamne à fuir?

            Creon:
                        O la femme innocente!
            On luy fera grant tort, s'il faut qu'elle s'absente!
            C'est trop peu de fuir un estouffant noyer,
            Un brusler en seroit le merité loyer.
            Ores de ton partir justes raisons demandes?

            Medée:
            Si du pouvoir royal ainsi tu le commandes,
            C'est à moy, Roy Creon, à tes dits obeyr:
            Mais, si avant juger il te plaisoit m'ouyr,
            Puis equitablement me rendre mon merite,
            Comme tout equité à ce faire t'invite,
            Quoy que lors m'en avint, ce seroit justement.

            Creon:
            Soit droit, soit tort, il faut que mon commandement
            Soit faict, c'est trop parlé, soudain qu'on se depesche,
            Et que d'oresnavant jamais on ne m'en presche.

            Medée:
            Regne sans equité n'est pas long temps durable.

            Creon:
            On ne peut aux meschans n'estre point equitable.

            Medée:
            Meschanceté jamais ne logea dans mon cœur.

            Creon:
            Pelie le sceut bien, esprouvant ta douceur.

            Medée:
            Par moy Pelie est mort, mais Jason est coulpable:
            Celuy faict le peché qui le sent profitable.
            Mais dy-moy, ô Creon, me vint-il jamais gain
            De tant d'actes cruels que j'ay faicts de ma main,
            Sinon que j'ay tousjours, ô folle pretendue,
            Voulu gaigner celuy par qui je suis perdue?

            Creon:
            Tes mots emmiellez n'auront pas le credit
            De faire que, par eux, je revoque mon dit.
            Je te commande encor que tu te mette en voye,
            Et que dans mon païs jamais on ne te voye.

            Medée:
            Tu m'es tenu, Creon, et pour juste loyer,
            Hors d'icy, sans secours, tu me veux envoyer.
            Rens-moy mon conducteur, encor qu'il me desdaigne;
            Qui m'a conduitte icy au retour m'accompaigne!

            Creon:
            Je te suis doncq' tenu? Mais viens ça doncq', dy-moy,
            Medée, en quel moyen suis-je tenu à toy?

            Medée:
            Tous les Heroës Grecs que la toison dorée,
            De tant d'hommes hardis à l'enuy desirée,
            Fit mettre sur la mer, ne fussent retournez,
            Sans mon secours, au lieu auquel ils estoient nez.
            Ores, par mon moyen, la fleur de la noblesse
            Et la race des Dieux triomphe dans la Grece.
            Ny les freres jumaux, ny Lince cler-voyant,
            Ny celuy qui vangea Phinée larmoyant,
            Ny celuy qui du son de sa jasarde lire
            Les touffues forests et les pierres attire,
            Ny tous les Miniens, sans avoir mon support,
            Ne fussent revenus en Grece prendre port.
            Je me tay de Jason, car toute l'autre bande
            Comme vostre prenez, cestuy seul je demande.
            Voy maintenant, Creon, en quoy j'ay peu pecher
            Et ne l'ay pas voulu; or' me viens reprocher
            Tout ce que tu voudras: un seul poinct je confesse,
            C'est que, par moy, Argon est reflotée en Grece.

            Creon:
            Ny vertu, ny honneur, te fit les secourir,
            Mais l'impudiq' amour qui te faisoit mourir.

            Medée:
            Fain que je n'eusse point aymé Jason: la Grece
            N'eust jamais recouvré sa plus grande noblesse;
            Mesme, sans mon amour, ce tien gendre nouveau
            Eust esté devoré du pied d'ærain toreau.
            Advienne que pourra, je ne suis point marrie
            Que de moy telle gent ayt esté favorie.
            Voy la force d'amour, voy le bien que j'ay faict,
            Et compare les deux avecque mon forfaict;
            Et, contrebalançant le bien avecq' le vice,
            Fay-moy, à tout le moins, equitable justice.
            Je ne veux pas nier qu'il n'y ayt faute en moy,
            Je ne veux point aussi m'excuser devant toy;
            Seulement je te veux prier, par la fortune
            Qui n'est pas moins aux Roys qu'aux plus petis commune,
            Puis que de ce lieu-cy il me faut estranger,
            Que tu m'ottroye ailleurs un lieu pour me loger.
            Ce n'est pas grand' faveur, Roy, je ne te demande
            Ou palais, ou chasteau, ou quelque ville grande,
            Cela ne veux-je point; seulement donne-moy
            En ta terre, à ton choix, une place à requoy.

            Creon:
            Bien que je soye Roy, pourtant le miserable
            Ne me trouva jamais autre que pitoyable:
            Jason en est tesmoin, et maint autre affligé,
            Que j'ay en ses malheurs maintes fois soulagé,
            Quand son mal ne venoit d'une achoison meschante,
            Mais des effects douteux de fortune inconstante.
            Mais toy, qui de poisons et de meurtrier peché
            As ja la plus grand' part de la Grece taché,
            Qui tes meurtrieres mains et ta brutale audace
            As impiteusement employé sur ta race,
            Va, va chercher pitié, va chercher autres lieux,
            Et là de tes beaux arts importune les Dieux.

            Medée:
            Où iroy-je, Creon, sans aucune conduitte,
            Pauvre, seule, esplorée? où prendroy-je la fuitte?
            Bons Dieux! qui eust pensé qu'une fille de Roy
            Peut quelques fois tomber en un tel desarroy?
            O riche toison d'or, du dragon mal gardée!
            O Fortune! ô Amour! ô Jason! ô Medée!
            O Junon! ô Hymen! ô promesses! ô foy!

            Creon:
            C'est trop parlé, qu'on vuide.

            Medée:
                        Au moins ottroye moy
            Que mes filz innocens vivent avecq' leur pere.
            Le filz ne doit souffrir pour le mal de la mere.

            Creon:
            Va, je les retiendroy.

            Medée:
                              O Roy plein de pitié,
            Encor je te supply', par la mesme amitié
            De ta fille et Jason, qu'un seul jour tu m'ottroye
            Pour prevoir à mon faict, ains que me mettre en voye.
            Ainsi puisses-tu voir prosperer tes amis
            Et tout malheur tomber dessus tes ennemis!

            Creon:
            Pour brasser quelque mal tu quiers cest advantage.

            Medée:
            Pour faire quelque mal faut du temps davantage.

            Creon:
            Qui pretend faire mal n'a jamais peu de temps.
            Toutes fois, pour ce jour, fay ce que tu pretends;
            Mais premier que demain la matinalle Aurore
            De jaune rougissant le ciel bleu recolore,
            Va-t'en, et de danger delivre ceste place:
            Je le dy, je le veux, et me plaist qu'on le face.

            Medée:
            Doncques je m'en iroy? doncq' vivra sans danger
            Ce desloyal Jason? doncques sans me vanger
            Je m'en iroy ainsi? et Glauque glorieuse
            Prendra heur de celuy qui me faict mal-heureuse?
            Non, je m'en vangeroy; je feroy que la Grece
            Cognoistra combien peut Medée vangeresse.
            Eussé-je bien prié ce tiran inhumain,
            Eussé-je bien voulu le toucher main à main,
            N'eust esté soubs espoir d'avoir loisible espace
            De me vanger de luy et de toute sa race?
            Sus doncq', Medée, sus, repren tous tes espris,
            Pratique maintenant ce que tu as apris,
            Recherche les secrets de la saincte science
            Dont tu as maintes fois faict mainte experience;
            Fay que de ton malheur et ton triste fuïr
            Nul de tes ennemis se puisse resjouir.
            N'as-tu pas autres fois arresté la carriere
            Des fleuves ondoyans? n'as-tu pas en arriere
            Destourné maintes fois tous les celestes cours?
            N'as-tu sauvé Jason par ton magiq' secours,
            Charmant les yeux veillans par ton remasché carme
            Et armant contre soy le Terre-né gendarme?
            N'as-tu pas maintes fois par tes vers murmurez
            Tiré des monuments les espris conjurez?
            C'est trop peu que cela; ce sont faicts de pucelle:
            Tu ne sçavois pour lors que c'est d'estre cruelle.
            Hausse-toy maintenant, horrible ta fureur;
            Tes faicts facent aux Dieux et aux hommes horreur!

            Le Chœur:
                  Tousjours le vent tempestant
                        Sur la mer Ægée
                  Ne va l'onde tourmentant
                        De rage enragée,

                  Et de l'eau fiere l'effort
                        Qui tanse sa rive
                  N'empesche tousjours qu'au port
                        La barque n'arrive.

                  Mais la tranquilité suit
                        En son rang l'orage,
                  Et tousjours sur mer ne bruit
                        La venteuse rage.

                  Le jour chassé de la nuit
                        Faict place à la lune,
                  Puis encor le soleil luit
                        Chassant la nuit brune.

                  Soubs le ciel les choses sont
                        Toutes inconstantes,
                  Et par rang vont et revont
                        Leur ordre changeantes.

                  Mais, Medée, ta rigueur
                        Constante demeure,
                  Et prend nouvelle vigueur
                        Croissant d'heure en heure.

                  Comme femme insensée,
                  De corps ny de pensée
                  Elle ne prend repos;
                  Forcenée de rage,
                  Soy-mesme ell' s'acourage
                  Par ses mal-sains propos.

                  O que je crain que la furie,
                  Ains qu'elle soit d'icy partie,
                  Au Roy Creon face sentir,
                  Et à sa fille et à son gendre,
                  De leur outrageux entreprendre
                  Un miserable repentir!


Acte IV[modifier]

La Nourrice:
            Dieux, qu'est cecy! voulez-vous point cesser?
            Voulez-vous point ces propos delaisser?
            Quelle fureur! quelle manie extresme!
            Quel desespoir vous met hors de vous-mesme?
            Las! ces souspirs, ces arrachez sanglots,
            Tesmoins certains du dueil au cœur enclos,
            Et ce marcher d'une hastée alleure,
            Ces yeux ardants, et ceste cheveleure
            Effroyment herissée, et ce front
            Que vos courroux ainsi refrongner font,
            Menacent fort: tout cela m'espouvante,
            Tant j'ay grand' peur que le malheur s'augmente.
            Que voulez-vous? que sert tant se douloir,
            Quand par douleur on ne peut mieux valoir?
            Cessez, Medée, et de vostre courage
            D'oresnavant estrangez ceste rage.

            Medée:
            Cesser, chere Nourrice? avant les luisans jours
            Deviendront noires nuis, et les celestes cours
            On verra se changer; avant des eaux la course
            On verra roidement retourner vers sa source;
            Avant la Mer sera sans poissons et sans eaux,
            Et ne souffrira plus le voguer des bateaux;
            Avant le feu et l'eau ne seront plus contraires;
            Avant les vrais amis deviendront adversaires;
            Avant tout l'univers son ordre changera,
            Et ce qui est possible impossible sera.
            Que j'oublie le tort et la cruelle injure
            De Creon, Roy cruel, et de Jason parjure!
            Quel Scylle, quel Carybde, et que gouffre profond
            Engloutissant les eaux qui bouillonnent en rond,
            Et quel Ætne bruslant, pourroient devorer l'ire
            Qui de mes ennemis la vangeance desire?
            Le roide cours des eaux, ny le feu allumé,
            Quand par le soufflement des vents est animé,
            Ny le temps devorant, qui à soy tout attire,
            Ne me pourroient oster la rage qui m'empire.
            Bref, je me veux vanger; je veux ruyner tout:
            Je veux que mon sçavoir soit cogneu à ce coup.
            Je ne puis plus celer le mal qui m'espoinçonne,
            Et l'eschauffé courroux qui dans mon cœur bouillonne.

            La Nourrice:
            Or gardez bien qu'en vous voulant vanger
            Ne vous mettiez vous-mesmes en danger.
            Mais voy-je pas Jason?

            Medée:
                        C'est luy, chere Nourrice,
            Le traistre vient vers nous pour farder sa malice.
            Que cherches-tu, Jason? viens-tu icy pour voir
            Celle que par ta faute on met au desespoir?

            Jason:
            Medée, ton courroux et ton hautain courage
            Ne t'ont pas seulement icy porté dommage,
            Mais maintes fois ailleurs: je ne le dy pour moy,
            Qui ne te puis hayr; je le dy pour le Roy,
            Que tes propos cruels ont irrité, en sorte
            Que, sans l'amour de moy, tu fusses desja morte.
            Doncq', si tu as du mal, tu l'as bien merité:
            Follement du sujet est son Prince irrité.

            Medée:
            O meschant desloyal! cœur rempli de faintise!
            Est-ce la loyauté que tu m'avois promise?
            As-tu bien eu le cœur, parjure, de laisser
            Celle par qui tu vis? as-tu osé penser
            Un si lasche forfaict? as-tu eu le courage
            De violer les droits du sacré mariage?
            Sont-ce les propos faints qu'en Colches me tenois
            Quand, mal-heureuse, las! le moyen t'aprenois
            D'aquerir la toison, aymant trop mieux te suivre
            Qu'avecque mes parens honorablement vivre?

            Jason:
            Ne me reproche plus les biens que tu m'as faicts,
            Si tu ne veux ouyr raconter tes forfaicts.

            Medée:
            Ha, meschant! les forfaicts me rendent miserable,
            Mais tu en es aussi et plus que moy coupable.
            Je les ay faicts pour toy; tu en as le plaisir,
            Et j'en ay le reproche, et j'en ay desplaisir.
            Bien doy-je detester la funebre lumiere
            Qui à mes tristes yeux te monstra la premiere.

            Jason:
            Medée, il n'est pas temps de parler longuement,
            Mais il te faut pourvoir à ton departement.

            Medée:
            De mon departement point ne faut que te chaille,
            J'y pourvoiroy assez avant que je m'en aille.

            Jason:
            Encore je te pri', Medée, de laisser
            Ce courroux et ce deuil, et à ton faict penser.

            Medée:
            Mais pense à toy, Jason, et encore te souvienne
            Du dragon non dormant, gardant la riche laine;
            Pense encore, Jason, et mets devant tes yeux
            Du toreau pied-d'ærain le regard furieux,
            Et fay que dans ton cœur encore soit emprainte,
            Ainsi qu'elle fut lors, la froyeur et la crainte
            Qui saisit tes espris, quand des sillons semez
            Nasquirent promptement mille freres armez,
            Lesquels, incontinant estre partis de terre,
            Firent, par mon moyen, l'un contre l'autre guerre;
            Et pense encore au gain de la riche toison
            Que par moy tu conquis; pense encore, Jason,
            A la cruelle mort d'Absyrte, et encor pense
            Au Roy, qui, soubs espoir de r'entrer en jouvence,
            Fut miserablement par ses filles recuit.
            Pense encore à beaucoup auxquels mon art a nuit,
            Pour toy tant seulement. Ores pour recompense,
            Tu as, me desdaignant, faict nouvelle alliance.
            Ores je m'en iroy: car, pour m'infortuner,
            Ce n'est assez de toy me voir abandonner,
            Il faut pour m'achever qu'encore sans conduitte,
            O miserable moy! d'icy je prenne fuitte.

            Jason:
            Puis qu'ainsi plaist au Roy, il le faut vrayement.
            J'en suis marry; mais quoy! ce n'est injustement;
            Tu l'as bien merité. C'est par trop grande audace
            De menacer ainsi et le Roy et sa race:
            Dy-moy tant seulement de quoy auras besoin,
            Afin que d'en fournir ores je prenne soin.

            Medée:
            Je ne veux rien qu'un point. Sans plus, fay que je donne
            A ta nouvelle espouse une riche couronne,
            Qui jadis du Soleil le chef doré orna,
            Puis à son aimé filz mon pere la donna:
            Afin que desormais de moy il luy souvienne,
            Et nos pauvres enfans comme siens elle tienne.

            Jason:
            Cela me plaist tres-bien, et à ce j'aperçoy
            Que ton courroux s'appaise: or sçache que le Roy
            Le trouvera fort bon. Si tu m'en crois, Medée,
            Fay que par nos enfans elle soit presentée.

            Medée seule:
            Or ay-je le moyen de me vanger du tort
            Que l'on m'a faict; or puis-je ensemble mettre à mort
            Le Roy et Glauque aussi; quant est de mon parjure,
            L'heure assez tost viendra que sa peine il endure.
            Mais pour son beau parti, j'enclorroy dedans l'or
            Du sang de Nesse mesme, et enclorroy encor
            Au dedans du present, de la bruslante aleine
            Du toreau soufle-feu, que j'arrachoy à peine
            De son gosier ardant, quand ce traistre Jason
            Eust, par mon art, conquis la colchique toison.
            Puis par mon art magiq' (qui, si oncq', à ceste heure
            Au besoin m'aidera), toy la noire demeure
            De l'Averne profond, et vous les hautains Cieux,
            Ensemble appeleroy d'un cri tout furieux.
            Là, si oncques jamais, o lumiere nocturne,
            Là je t'invoqueroy soubs l'horreur taciturne,
            Et toute eschevelée, et ayant les pieds nus,
            Par les travers secrets des bois les plus feuillus,
            Je courroy grommellant, et appellant sans cesse
            De suitte tes trois noms: tu m'oirras, ma Deesee,
            Et de mes cris ouys signe me donneras,
            Quand soudain en palleur ta clarté changeras.
            Ainsi ce don cruel je charmeroy de sorte
            Que quiconque premier dessus son chef le porte
            Sera soudain bruslé, et qui s'approchera
            Pour luy donner secours encore bruslera:
            Plus on y jettera son element contraire,
            Plus il s'enflammera. De ma belle adversaire
            Je seroy donc vangée. Allons, Medée, allons,
            Importunons le Ciel, tout l'Enfer appellons.
            Et vous, enfans mal-nez, la couronne mortelle
            De ma part porterez à l'espouse nouvelle.

            Le Chœur:
                  Quand la regretable Equité,
                  Ce monde ingrat ayant quitté,
                        En la saincte montaigne
                  La derniere des Dieux vola,
                  Avecques elle s'en alla
                        La Sagesse compaigne.

                  Depuis (comme malgré la Nuit
                  Du vice aveuglant, qui nous suit,
                        L'esprit suivant son esme
                  Luy beau, cherche ce qui est beau)
                  Maints ont employé leur cerveau
                        A chercher elle-mesme.

                  Mais ne pouvant plus trouver rien,
                  En ce bas estre, d'un tel bien
                        Qu'une ombre menteresse,
                  Chascun s'est faint à son plaisir,
                  Comme l'a mené son desir,
                        Une propre sagesse.

                  Or cestuy-là sus le soucy,
                  Sus la Liberté cestuy-cy,
                        La Sagesse aura mise:
                  Quelcun pour bien dissimuler,
                  Quelque autre pour amonceler
                        Les biens que chascun prise.

                  Avecque ceux s'arangera
                  Que sages l'on estimera;
                        Mais, si de la prudence
                  Il nous reste encor quelque peu,
                  Tout à toy je l'estime deu,
                        O sage deffiance.

                  Heureux qui t'a sceu embrasser,
                  Et que tu as daigné dresser
                        Soubs ta seure conduitte:
                  Il n'a veu sus son chef muni
                  Tomber de son traistre ennemi
                        La tempeste despite.

                  Mais qui, sans la guide de toy,
                  Trop simple et peu songneux de soy,
                        A bien eu esperance
                  De pouvoir trouver ici bas
                  La foy, qui ores n'y est pas,
                        A trouvé repentance.

                  Sans toy le guerrier paresseux,
                  S'assommant au soir, ocieux,
                        Avant que l'avoir veue,
                  Sent bien souvent de l'ennemi
                  Dedans son gosier endormi
                        Entrer l'arme pointue.

                  Sans toy, par l'infame poison,
                  Dans quelque envieuse maison
                        Meslée au doux breuvage,
                  Souvent voit devenir plus cours,
                  Qu'il n'estoit ordonné, ses jours,
                        Le banqueteur peu sage.

                  Mais avecq' toy le fin guerrier,
                  De l'espion avanturier
                        Trompe l'attente vaine:
                  Mais avecque toy, l'hoste seur,
                  De l'execrable bouconneur
                        Rompt l'emprise mal-saine.

                  Si le peu caut Epimethé
                  Couvert de ton aile eust esté,
                        Quand l'infelte Pandore
                  Enfarcina ce monde bas
                  Des pestes, qui jusqu'au trespas
                        Nous aguettent encore,

                  La fievre, au maintien tremblotant,
                  N'iroit point ainsi dementant
                        Du jeune homme malade
                  L'aage abandonnant sa vigueur,
                  D'un gris cheveu, d'une maigreur,
                        Et d'une couleur fade.

                  La tarde goute ne feroit
                  Qu'en un foyer s'assoupiroit
                        La force abatardie
                  Du soldat, dont l'horrible bras
                  Seul eust peu foudroyer là bas
                        Mainte presse ennemie.

                  Trop constante alors tu suivis
                  Promethé du plus sage avis,
                        De qui ne valut guere
                  Vers toy, de son frere aller voir,
                  Ny vers luy, de te recevoir,
                        L'importune priere.

                  Il eust donc fiance au maintien
                  Du Tu-Arge Cillenien
                        Par qui la Tout-donnée
                  Des Dieux, pour nous donner tout mal
                  Soubs un visage liberal,
                        Luy estoit amenée.

                  Quelle simplesse de pouvoir,
                  Quelle folie de vouloir
                        Croire en la saincte mine
                  Des hommes, qui jamois au front
                  Ne vont escrivant ce qu'ils ont
                        Caché dans la poitrine!

                  Mais par sus tous est esventé,
                  Mais par sus tous a merité
                        Qu'on l'escrive au long rolle
                  Des sots, qui de son malveillant
                  Peut accepter le faux-semblant
                        Et la Grecque parolle.

                  Fille à Creon, si tu m'en croy,
                  Le don, bien que beau, ne reçoy
                        De la main ennemie,
                  De crainte que ne soit caché
                  Le serpent de venin taché
                        Dessoubs l'herbe fleurie.


Acte V[modifier]

    Le Messager:
                  Mon Dieu, tout est perdu!

            Le Chœur:
                  Qu'a cest homme esperdu?

            Le Messager:
            Un nouveau feu charmé cruellement devore,
            Ains a ja devoré Glauque, et son pere encore,
            Avecq' tout leur palais.

            Le Chœur:
                  Quel feu? mon Dieu! comment?

            Le Messager:
            Je vous le conteroy; mais que, premierement,
            Mes espris esgarez par la froyeur soudaine
            Revenans dedans moy, j'aye reprise alaine.

            Le Chœur:
                  Bien a due t'espouvanter
                  De voir un cas si hideux,
                  Veu que le seul raconter
                  Nous dresse ja les cheveux.

            Le Messager:
            Or sçachez doncq' que desja la journée
            Proche advenoit, qu'on avoit ordonnée
            A la Colchide, afin de s'enfüir,
            Lors que voicy ses deux enfans venir
            Devers la fille à Creon, pour luy faire
            Le riche don de la part de leur mere.
            Ne sçay comment, alors que contre nous
            Le destin tache exercer son courroux,
            Quelque Daimon tousjours nous admoneste
            Taisiblement de la proche tempeste.
            Comme si Glauque eust cogneu que mortelle
            Luy eust esté ceste couronne belle,
            Ell' la refuse, et, se tournant, monstroit
            Assez combien tel don peu luy plaisoit:
            Enfin, Jason: "Ostez, dit-il, m'amie,
            Tous ces desdains, et ne soyez marrie
            Si tous ceux là qui de moy sont cheris,
            Je veux de vous estre aussi favoris.
            Recevez doncq' ce don que vous veut faire
            La mienne race, et envers vostre pere
            Faictes pour eux, pour les recompenser,
            Que hors d'icy ne les vueille chasser."
            De son espoux les propos l'ont esmeue,
            Et retournant sa plus amiable veue
            Vers les enfans, plus gracieusement
            Les recueillit, tant que non seulement
            Elle receut ce beau don, mais encore
            Aussi soudain son chef blond en decore.
            Tantost apres, mignardée au regard
            D'un miroër, par maint geste mignard,
            Pompante ainsi d'une honteuse gloire,
            Par le palais, traçoit ses pas d'ivoire,
            Se promenant, et or' d'un petit clin
            Jettoit ses yeux dessus son col marbrin,
            Or' regardoit de son gentil corsage,
            Pour façonner ses pas, l'ombre volage.
            Mais, hé, mon Dieu! que tout ce beau deduit
            Un cas hideux, un cas horrible ensuit:
            Car tout soudain, tout soudain la pauvrette,
            Changeant couleur et devenant muette,
            Tremblant la teste et regrinssant les dents,
            Deçà, delà, tourne ses yeux ardans,
            Et puis menant contre soi-mesme guerre,
            Tout roidement se lança contre terre.
            Alors un feu dans son chef commença
            A s'alumer, qui guere ne cessa
            Qu'en tout le corps sa flamme eust espandue.
            Dieu sçait combien alors fut esperdue
            Toute la court: l'un pour l'aider taschoit
            S'en approcher et la toucher n'osoit,
            L'autre crioit, l'autre jettoit des larmes,
            L'autre couroit annoncer ces alarmes
            Au pauvre Roy, qui soudain a couru
            Devers le lieu; comme tout esperdu
            Il l'aperceut, meu d'amour paternelle,
            Pour l'embrasser vient se lancer sur elle,
            Blasmant les Dieux, qui le privoient ainsi
            Sur ses vieux ans de son plus cher soucy,
            Et, detestant une mort si cruelle,
            Mourir pourtant desiroit auecque elle.
            Le seul guerdon qu'a sa pitié receu,
            C'est le trespas, car lors qu'il a voulu
            Lever de là son corps d'aage debile,
            Il l'a senty à la chair de sa fille
            Estre attaché d'un gluau mal-heureux,
            Par la vigueur du feu contagieux.
            Ainsi tous deux, en une mesme flamme
            Se debatans, ils ont rendu leur ame.
            Mais non content encore, s'esprenant
            Plus fort, ce feu est allé forcenant
            Par tous les lieux du grand palais, en sorte
            Que ce n'est plus rien qu'une cendre morte
            De ce qui fut naguere un Roy Creon,
            Glauque sa fille et toute sa maison.

            Le Chœur:
            Vrayment fille mal-heureuse,
            Et pere plus mal-heureux,
            Bien la fortune envieuse
            S'est moquée de vous deux,

            La Nourrice:.
            Fuy-t'en d'icy, fuy-t'en, ma nourriture chere,
            Fuy-t'en, mais vistement; Glauque et le Roy son pere
            Et le palais royal sont desja tout en feu,
            Pour le mortel present que de toy ils ont eu.

            Medée:
            Quoy fuir? quand desja en fuite je seroye,
            Pour voir de si beaux yeux encor je reviendroye.
            Ils sont doncques bruslez! ô desirez propos!
            J'auroy doresnavant en mon esprit repos.
            On ne dira jamais, courageuse Medée,
            Que sans te revanger un meschant t'ait blessée
            Que reste-il plus, sinon que massacrer les filz
            Qu'avecq' ce desloyal mal-heureuse je fis?

            La Nourrice:
            Dieux immortels! avez-vous donc enuie
            De mettre à mort ceux qui par vous ont vie?

            Medée:
            Ils mourront, ils mourront: tout cœur est trop coüart.
            Vray est qu'ils sont mes filz, mais Jason y a part.
            Jupiter, qu'est cecy? quels flambeaux noirs m'estonnent?
            Quelles rages d'Enfer de si pres me talonnent?
            Quels feux et quels fleaux? quelle bande de nuit
            Ainsi de toutes parts siflante me circuit?
            Quel serpent est icy? quelle horrible Megere?
            Quelle ombre desmembrée? hà, hà, hà, c'est mon frere.
            Je le voy, je l'entens, il veut prendre vangeance
            De moy, cruelle sœur, il veut punir l'outrance
            Que je lui fis à tort; il est ores recors
            Que trop bourrellement je demembroy son corps.
            Non, non, mon frere, non: voicy ta recompense.
            Jason traistre me fist te faire ceste offense,
            Voicy, voicy ses filz. Renvoye les furies,
            Renvoye ces flambeaux, sans que tu m'injuries;
            La main qui te meurtrit mesme te vangera;
            Pour mon frere tué, mon filz tué sera.
            Tien doncq', frere, voicy pour apaiser ton ire,
            Je t'offre corps pour corps: je t'en vay l'un occire.
            J'ay ouy quelque bruit, on nous vient courir sus,
            Nourrice, pren ce corps, allons, fuyons lassus
            Au plus hault du logis. Que te servent ces larmes?

            Jason:
            Sus, sus, apres, amis, sus chascun coure aux armes!
            Allons, qu'on mette bas promptement la maison
            Et qu'on vange l'injure et l'enorme poison.

            Medée:
            Tous tes propos sont vains, tu ne me sçaurois nuire,
            Car Phebe mon ayeul me garde de ton ire.
            Menace donc ton saoul, quand voudroy m'en aller,
            Le chariot ælé me guidera par l'aër.
            Tien, voilà un des filz.

            Jason:
            L'autre au moins me demeure,
            Ou je meure avecq' luy!

            Medée:
            Sans toy je veux qu'il meure.

            Jason:
            Qu'il vive! je te pri' par celuy mesme flanc
            Qui le porta.

            Medée:
            Non, non, il mourra: c'est ton sang!

            Jason:
            Helas! moy mal-heureux! mal-heureuse ma vie!
            O Dieux! que vous avez dessus mon bien envie!
            Qu'ay-je doncques forfaict? quel est mon si grand tort?

            Medée:
            Tien, voilà l'autre filz; or' l'un et l'autre est mort.
            Encore vivras-tu, mais proche est la journée
            Qu'es rüines d'Argon t'attent ta destinée.
            Tandis mon chariot en l'aër m'emportera,
            Et en ce triste espoir ton esprit languira,
            Pauvre, seul, sans enfans, sans beau-pere et sans femme.
            Qui aura desormais de faux amant le blasme,
            A l'exemple de toy se garde du danger
            Par qui j'apren mon sexe à se pouvoir vanger!


FIN