Histoire des Alpes - Storia delle Alpi - Geschichte der Alpen (1996)/02

Da Wikisource.
Jump to navigation Jump to search
Jean-François Bergier

Des Alpes traversées aux Alpes Vécues ../ ../03 IncludiIntestazione 5 luglio 2013 25% Da definire

Histoire des Alpes - Storia delle Alpi - Geschichte der Alpen (1996) 03

[p. 11 modifica]DES ALPES TRAVERSÉES AUX ALPES VÉCUES



POUR UN PROJET DE COOPÉRATION INTERNATIONALE ET INTERDISCIPLINAIRE EN HISTOIRE DES ALPES



Jean-François Bergier



Zusammenfassung


Vom Alpenübergang zum Alpenraum


Die Gründung der Internationalen Gesellschaft für historische Alpenforschung ist das Ergebnis eines langen Reifungsprozesses, der sich während über 20 Jahren in zahlreichen Veranstaltungen und Veröffentlichungen manifestierte. Trotzdem kann man Überblicksarbeiten noch an einer Hand abzählen. Indirekt ist diese Gründung auch eine Hommage an Fernand Braudel, einen profunden Kenner des Gebirges, das in seinen Augen einen komplementären Raum zum Meer bildete. Die Gesellschaft wird, ganz unmittelbar, zur Überwindung von regionalen, nationalen, historiographischen und sprachlichen Hindernissen beitragen, indem sie den Zugang zur vorhandenen Literatur erleichtert. Das Gebirge wurde von den Historikern lange als Schranke oder bestenfalls als Wegstrecke wahrgenommen. Heute werden die Alpen nicht mehr als Durchgangsraum betrachtet, sondern auch als Lebensraum im vollen Sinn des Wortes.


CLIO SUR LES ALPES: UN VŒU EXAUCÉ

Nous voici réunis à Lucerne:1 une trentaine d’historiens venus des six pays qui se partagent aujourd’hui l’espace des Alpes: Allemagne, Autriche, France, Italie, Slovénie, Suisse - et de l’Angleterre; celle-ci ne s’est-elle pas acquise une place d’honneur dans l’histoire de nos montagnes en inventant l’alpinisme et en assurant, au siècle passé, la promotion du tourisme alpin? Un soleil radieux illumine le lac à nos pieds et l’horizon de montagnes. Un décor tout à la mesure

[p. 12 modifica]de l’ambition qui nous rassemble: faire le point des travaux et des recherches qui sont conduits dans chacun de nos pays sur l’histoire alpine et, si vous le voulez bien, créer un organe permanent propre à rassembler, par-delà la crête des monts et par-delà les frontières, tous ceux qui s’occupent, à un titre ou à un autre, de cette histoire ou qui y portent un intérêt actif. Un organe prêt à faire circuler une information régulière sur toutes les entreprises, initiatives et publications dans le domaine, au sens le plus large, qui nous concerne; à multiplier les contacts et les synergies entre nous tous; à assurer l’échange de nos interrogations, de nos hypothèses de travail comme de nos résultats; à développer cette coopération dont nous ressentons le besoin de plus en plus. Nous proposons donc de fonder une Association Internationale pour l’Histoire des Alpes. Avec en outre la perspective de disposer, sans doute ici à Lucerne, d’une adresse commune, d’un point de convergence et de rencontre, d’un office de liaison; bref d’une institution, si modeste mais souple soit-elle, qui servira les buts que nous nous assignons.

Ce que nous allons réaliser au cours de cette rencontre lucernoise est au fond l’aboutissement d’un fort long processus de maturation; ou même, en ce qui me regarde, la réalisation d’un vieux rêve: je ne puis donc dire assez combien j’en suis heureux, et reconnaissant envers vous et envers tous ceux qui ont partagé ce rêve et ont travaillé afin qu’il prenne forme aujourd’hui. Cela fait très longtemps que je porte à l’histoire des Alpes un intérêt passionné. Il remonte en fait à mon enfance, aux longues vacances que je passais en été à La Forclaz, un village du Val d’Hérens, en Valais, qui conservait à l’époque un environnement, un mode de vie, des activités et un univers mental ancestraux (malgré la présence saisonnière des vacanciers dont j’étais, la construction des barrages hydroélectriques et l’intervention encore timide de services et d’usages introduits depuis le bas pays et les villes). Ma curiosité s’est avivée et organisée au temps de mes études, surtout pendant les années que j’eus le privilège de vivre dans l’entourage de Fernand Braudel. Celui-ci connaissait bien la montagne et l’aimait. Il en avait fait son refuge. C’est dans son chalet de SaintGervais, au pied du Mont-Blanc - où je lui avais maintes fois rendu visite qu’il est mort voici tout juste dix ans (28 novembre 1985). Braudel voyait dans les Alpes comme un pendant, un contrepoint de la Méditerranée dont il fut l’historien créateur; les deux espaces, celui de la Mer et celui de la Montagne s’associaient étroitement à ses yeux, complémentaires l’un de l’autre et cependant distincts dans leur rôle civilisateur, différents dans leur fonction, leur participation à l’histoire de l’Europe, mais jusqu’à un certain point [p. 13 modifica]seulement; en tout cas proches, imbriqués l’un dans l’autre, présents l’un à l’autre: la première partie de La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II2 comporte dès l’édition de 1949 des pages fondatrices sur l’histoire de la montagne aussi.3 Braudel, qui m’avait engagé et me suivait dans la préparation de ma thèse sur Genève et l’économie européenne de la Renaissance,4 m’encourageait fort à élargir l’horizon de ma recherche à ces Alpes si présentes à mon sujet; et à persévérer plus tard dans cette direction. Je n’ai été que partiellement fidèle à ce projet, je me suis occupé, chemin faisant, de bien d’autres questions - toujours cependant avec les Alpes en arrière-fond. Et je reviens avec constance à ces premières amours de jeune historien...


LA RECHERCHE ÉCLATÉE

Or, je m’étais aperçu, comme beaucoup d’entre vous, et déjà quelques-uns avant nous, que d’une vallée à l’autre, d’une extrémité à l’autre de l’arc alpin, il existait dans l’histoire de ces montagnes un certain nombre de correspondances, d’analogies. D’un bout à l’autre s’étaient ouverts des passages, des cols, avec des fonctions identiques quoique dans des conditions variables dans l’espace comme dans le temps. L’obstacle, la barrière entre deux économies-mondes, deux espaces de culture, était aussi bien un relai, un lien. D’autre part, il était naturel que les contraintes semblables d’un environnement aussi particulier que celui de la montagne aient conduit les populations alpines à imaginer et à mettre en œuvre des solutions comparables sinon tout à fait identiques; et que se soient développées des mentalités, des sensibilités collectives très voisines d’une communauté alpine à une autre. Et ceci en dépit des conditions physiques (relief, climat, isolement plus ou moins grand) autant qu’humaines, c’est-à-dire historiques (d’ordre ethnique, linguistique, culturel, religieux, politique, etc.) qui pouvaient les distinguer.

Il ne s’agissait toutefois que d’une impression d’ensemble, difficile à confirmer et à préciser dans les détails qu’exige une approche comparée. Car l’information était et reste encore excessivement dispersée, morcelée entre les instruments nationaux, régionaux ou locaux accessibles aux chercheurs. Cela est vrai de toute évidence des sources primaires: archives, sites archéologiques, ou le paysage lui-même; c’ est normal et nous n’ y pouvons ni devons rien changer. Nous pouvons imaginer en revanche de disposer un jour de répertoires de ces sources, dressés collectivement à partir de relevés et de critères définis pour

[p. 14 modifica]l’ensemble de l’arc alpin mais incluant aussi, pour les archives, les musées et collections, ce qui est conservé loin des Alpes dans les archives et dépôts nationaux ou suprarégionaux (par exemple à Dijon, Lyon, Turin, Milan, Venise, Munich, etc.). Il conviendra de procéder par grands thèmes, ou par types de sources.5 C’est un travail auquel l’Association naissante pourra s’atteler un jour, si elle en obtient les moyens.

Dans l’immédiat pourtant, ce qui fait le plus cruellement défaut est un accès commode à la littérature existante, aux travaux réalisés par d’innombrables chercheurs et érudits, mais dont la circulation passe en général très mal. Cela tient en partie, bien sûr, au problème des langues que nous écrivons et parlons; c’est un problème réel, mais non pas insurmontable. Cela tient surtout à l’isolement régional des chercheurs, aux contacts insuffisants qu’ils assurent entre eux à l’intérieur du massif alpin; et aux traditions historiographiques, donc aux orientations de la recherche, qui diffèrent sensiblement dans chacun des grands ou petits pays, ou des espaces culturels, qui se partagent les Alpes. Des pays pour qui, en outre, la montagne (à l’échelle nationale) n’a pas la même valeur, la même force d’attraction, n’éveille pas les mêmes sentiments ni par conséquent la même curiosité. Les bilans «nationaux» réunis dans cette publication vont confirmer cette dissemblance.

C’est pourquoi il est temps que nous en prenions conscience et que nous dépassions la diversité de nos approches en essayant de partager nos expériences, nos savoirs - qui sont déjà riches -, nos interrogations. Et ceci d’une façon régulière et continue, que seule permet, je pense, une structure institutionnalisée. L’idée était dans l’air depuis bien des années. Elle avait été exprimée, par exemple, dès 1973 lors du congrès Le Alpi et l’Europa de Milan.6 Sans succès jusqu’à ce jour: il appartient à ce colloque de Luceme de faire aboutir nos espoirs. Grâce à l’ambition que nous partageons et à notre volonté affirmée de coopérer désormais, grâce à l’élan des jeunes historiens, grâce aussi à l’intérêt porté à notre initiative par une institution de soutien aussi décidée et solide que la fondation Akademie 91, tout devient enfin possible.

Non pas que dans le passé, du moins récent, les historiens des Alpes, d’une vallée à l’autre, d’une université à l’autre, se soient ignorés tout à fait. Quelques publications relatives à notre sujet ont circulé, ont reçu un écho plus ou moins large, ont fait l’objet de discussions de méthode et ont suscité de nouvelles recherches - encore est-il plutôt rare qu’elles aient franchi les frontières nationales ou linguistiques. Les essais de synthèse comparative se comptent encore sur les doigts d’une main, et ne concernent au mieux qu’une période ou un [p. 15 modifica]aspect.7 Il s’est tenu d’autre part, depuis un peu plus de vingt ans, tout un cortège de congrès, colloques et autres symposiums où les historiens de la montagne ont eu l’occasion de se connaître, d’échanger savoirs et questions. Des rencontres dont les unes ont eu un caractère très général, tandis que d’autres se concentraient davantage sur une thématique particulière. Au bout du compte, elles ont même été si fréquentes qu’il ne fut plus possible à chacun d’entre nous de participer à toutes, ni même d’en être informé. La plupart ont gardé un caractère presque confidentiel, ou ne pouvaient accueillir qu’un nombre restreint de participants, sélectionnés au hasard des contacts déjà noués.

De ces rencontres (c’est-à-dire de celles dont j’ai pu avoir connaissance), je retiendrai le vaste congrès de Milan déjà évoqué, Le Alpi et l'Europa (4— 9 octobre 1973), qui rassembla surtout des politiciens régionaux (l’initiative venait de la Région lombarde et de son président Piero Bassetti), des économistes, géographes, sociologues, etc.; il avait une finalité prospective (les conditions d’aménagement de l’arc alpin et son insertion dans l’espace européen) et n’était certes pas exempt d’intentions politiques, sinon idéologiques; mais il réserva une place généreuse à la dimension historique des problèmes abordés.8 Ce congrès connut une seconde édition à peine plus modeste, sous les mêmes auspices mais à Lugano cette fois (14— 16 mars 1985) sous le titre programmatique légèrement modifié Le Alpi per l'Europa, toujours avec une honorable part faite à l’approche historique.9 Puis il y eut en août 1986 le IXe Congrès de l’Association internationale d’histoire économique à Berne, avec une section A («Débats et controverses») sur les économies de montagne10 - d’ailleurs préparée par des colloques tenus à Berne (1984)11 et à Graz (1985).12 Je pense en outre aux colloques plus modestes que j’avais eu le plaisir d’organiser à Zurich en 1979 (Journée nationale des historiens suisses),13 puis de nouveau en 1990 (Colloque international de la Fondation Latsis),14 et à Ascona (1993, avec Pier Giorgio Gerosa).15 Ou encore à ceux tenus à Munich par Uta Lindgren,16 à Brigue par le Forschungsinstitut zur Geschichte des Alpenraums constitué autour des archives Stockalper,17 les rencontres régulièrement organisées par le groupe d’études sur les Walser (Fondazione Enrico Monti, animée par Enrico Rizzi et Luigi Zanzi); et bien d’autres encore. Autant d’occasions précieuses d’affiner nos méthodes, d’enrichir nos problématiques, de préciser nos questions, de nuancer nos réponses. Mais des occasions ponctuelles, trop souvent confidentielles, et sans lendemains...


[p. 16 modifica]HISTORIENS SANS FRONTIÈRES

Les frontières nationales ou culturelles sont un obstacle. Les frontières entre les disciplines en sont un autre, plus difficile encore à franchir. Presque un tabou. Or, l’histoire des Alpes ne peut être qu’interdisciplinaire: c’est ce qui fait son intérêt, son charme intellectuel, sa richesse potentielle. Ceci est vrai, me dira-t-on, pour toute histoire d’un espace défini par la nature ou par ses ressources: plaine agricole, littoral maritime, région urbanisée, zone industrielle. Il me semble pourtant que la cohérence du milieu alpin appelle plus que toute autre grande région cette approche conjuguée de savoirs multiples, y compris le recours aux sciences naturelles. Car ici plus encore qu’ailleurs, l’histoire est celle d’un affrontement entre l’Homme et la Nature, en tout cas d’un rapport permanent et d’un équilibre difficile à respecter. De plus, la Nature offre à l’historien des sources d’information qu’il ne trouve guère ailleurs. Il peut donc faire son profit des acquis (et des hypothèses) de la géologie et de la géographie physique autant qu’humaine,18 de la climatologie (les variations du climat sont d’une part mieux lisibles en montagne; elles y ont d’autre part des effets particulièrement sensibles sur les activités et le comportement des communautés humaines), de la glaciologie, de la paléobotanique, des sciences forestières19 et de la dendrochronologie, et j’en passe: toutes ces connaissances, en général assez étrangères à l’univers de l’historien, sont nécessaires à son information comme à son interprétation des réalités alpines et des événements qu’il recense. Il y aura certainement tout profit à développer nos contacts avec les experts de ces matières-là.

Et bien entendu aussi les contacts avec les sciences humaines, et d’abord entre les disciplines historiques elles-mêmes, dans toute la largeur de leur éventail.

Voici d’abord l’histoire au sens le plus traditionnel, qui est avant tout histoire politique. Elle souffre aujourd’hui d’un double handicap: elle est quelque peu décriée et, sauf pour la période contemporaine, attire peu l’attention des jeunes chercheurs; elle garde pourtant tout son sens à travers une problématique renouvelée et éclairée par les autres champs de recherche (économie, société, mentalités, etc.). Elle est affectée en outre par une orientation qui tend à privilégier l’aspect national et les centres de décision des Etats - pour lesquels dans la plupart des cas l’espace de la montagne n’est que marginal: sa spécificité n’est sérieusement prise en compte ni par les pouvoirs centraux, ni par les historiens nationaux. Vient ensuite l’histoire économique: celle-ci a pu pâtir elle aussi, en tout cas dans quelques grandes synthèses, d’une perspective

[p. 17 modifica]excessivement extra-alpine;20 et certainement d’une vision trop étroitement nationale ou régionale.

L’histoire alpine ne peut davantage se passer d’autres approches: histoire des institutions, des formes d’organisation de la société civile - par exemple la coexistence au Moyen Age de structures féodales et de communautés libres; ou l’articulation, à l’époque moderne et contemporaine, des pouvoirs extérieurs et des structures communales, provinciales ou cantonales. Histoire religieuse, celle de la présence des Églises dans l’espace alpin, évêchés et monastères, ou de la réception de la Réforme dans les vallées (Piémont des disciples de Valdo, Dauphiné, Alpes vaudoises, bernoises, grisonnes, Slovénie), comme celle des comportements religieux, de la piété, des survivances de traditions préchrétiennes, etc. Histoire de l’art, de l’architecture et de l’aménagement du territoire: ce sont des domaines importants, privilégiés même dans la mesure où ils peuvent révéler des solutions concrètes et parfois concertées aux défis naturels, mais aussi distinguer les Alpes comme un espace de rencontres des formes et sensibilités des civilisations développées de part et d’autre de la montagne, et d’interprétation originale de ces influences stylistiques ou iconographiques venues d’en-bas.21 Histoire linguistique, et celle des formes d’expression, orale ou écrite. Ethno-histoire ou, comme nous disons aujourd’hui, anthropologie historique, ou encore microhistoire - très en vogue en Italie et en France22 qui livre à l’interprétation des clefs remarquables, à la condition qu’elles ouvrent plusieurs portes, c’est-à-dire permettent des approches comparées de comportements locaux dans la longue durée.

Histoire comparée. Et pourquoi s’en tiendrait-elle aux seules Alpes? Il existe en Europe et dans le Monde bien d’autres massifs, des Pyrénées aux Tatras, du Caucase à l’Hymalaya ou aux Andes, où nous trouverions aussi, toutes proportions gardées et compte tenu d’énormes différences physiques ou culturelles, un certain nombre de correspondances. Avouons-le, l’exercice, très difficile, a ses limites. Mais il mérite d’être tenté, au moins à partir de la littérature secondaire qui nous est accessible et qui rend compte des autres montagnes.


LES VOIES D’APPROCHE

Mais qu’est-ce donc que l’histoire des Alpes? La question n’est ni ingénue, ni simple. Car pendant très longtemps, cette histoire n’a pas eu conscience d’ellemême, de sa singularité, de sa spécificité, de sa problématique propre. Elle [p. 18 modifica]n’était pas un concept et, partant, elle manquait tout à fait des instruments conceptuels propres à la développer. Conscience, identité et concepts n’ont commencé à se faire jour que récemment, dans les deux ou trois décennies écoulées; et difficilement car ils se heurtaient à l’indifférence, à une certaine résistance, voire à leur négation. La corporation des historiens fut longtemps imperméable à la notion d’espaces qui fussent autres que ceux des États; puis elle est restée méfiante à son égard.

De sorte que l’historiographie alpine s’est construite parallèlement sur deux plans qui sont restés largement sinon totalement étrangers l’un à l’autre. Le plan des études ponctuelles locales conduites par toute une foule d’érudits locaux curieux du passé de leur village, de leur vallée. Il faut se garder de tout mépris à leur égard. Certes, la plupart de ces travaux, recueillis dans des publications locales et donc mal diffusés, ne répondent en général guère aux exigences de la recherche historique actuelle. Ils sont le produit d’amateurs qui n’ont que rarement le souci de placer leur propos dans un contexte, une problématique plus générale - ils n’y sont pas préparés. Pourtant ces travaux d’érudition consciencieuse et solide sont infiniment précieux par la somme des informations qu’ils dispensent; ils ont été réalisés avec patience, avec amour, souvent avec talent; et ils expriment presque toujours une connaissance intime des réalités locales, qui risque d’échapper à l’historien plus «savant» mais venu d’ailleurs. Un devoir essentiel de l’Association que nous entendons fonder sera d’assurer une meilleure diffusion, sélective assurément, mais systématique, de toute l’information ainsi accumulée depuis des générations.

Et de proposer à cette érudition locale qui continuera à se manifester un encadrement, un appareil conceptuel et méthodique.

L’autre plan auquel s’est longtemps accrochée une histoire des Alpes plus académique, est celui de la montagne perçue comme une barrière ou comme un itinéraire entre pays du nord et du sud, entre des centres urbains de pouvoir, de commerce et de culture. Des Alpes sans épaisseur, sans existence propre, au seul service (ou aux dépens) des mondes environnants. J’avoue n’avoir moi-même longtemps retenu que ces Alpes traversées. Elle ont donné lieu, depuis le début de ce siècle, à une série d’études remarquables sur les trafics transalpins, les routes, les cols et leur conjoncture, leur concurrence, depuis celles d’Aloïs Schulte23 jusqu’à celles d’Herbert Hassinger ou Rinaldo Comba,24 en passant par Otto Stolz, Werner Schnyder25 et quelques autres, pour ne rappeler ici que les plus générales. Elles proposent donc une perspective vue d’en-bas, depuis les grandes villes de commerce, depuis les ports, et sur [p. 19 modifica]la base de leurs archives. Même Fernand Braudel regarde les montagnes depuis la mer, observant ce qui des unes descend vers l’autre, hommes, marchandises, ressources, traditions.

Nous avons donc longtemps oublié ou négligé l’épaisseur de l’espace alpin, les Alpes vécues et donc proposant à notre attention leur propre histoire. Nous y sommes désormais plus sensibles:26 le changement de perspective, les Alpes regardées de l’intérieur et dans toute leur dimension, est en train de s’accomplir.

D’abord à travers l’étude des ressources qu’offre la montagne: exploitations de gisements métallifères, de salines; ressources humaines (émigration des Alpins); ressources rurales (élevage et ses dérivés); ressources énergétiques (bois, eau, électricité); implantations industrielles; tourisme. Puis à travers l’analyse des formes de vie communautaire, des techniques, de l’aménagement des territoires, de l’architecture, des créations ou interprétations artistiques, des ethnolangages (dialectologie), etc.


NE RASEZ PAS LES ALPES

Ces nouvelles orientations de la recherche et cette découverte, ou prise de conscience par les historiens des Alpes vécues et plus seulement traversées, ne sont-elles pas le produit d’un besoin récemment ressenti, et exprimé avec une vigueur croissante par les Alpins eux-mêmes, d’une identité qui leur soit propre? Leur besoin d’affirmer l’espace qu’ils habitent et auquel ils sont profondément attachés comme une grande région d’Europe, et comme telle libre d’assumer elle-même son propre destin. Au moins depuis le XVIe siècle, les Alpes étaient tombées dans une forme de dépendance du bas pays, des centres urbains. Elles veulent aujourd’hui s’en dégager, cesser d’être regardées comme un espace corvéable à merci par les Etats dont elles relèvent, et comme un vaste parc d’attractions touristiques offert sans précautions aux ébats des citadins d’en-bas. Les Alpes esquissent ainsi un projet d’ordre politique, au sens large. Et les nouvelles orientations de la recherche historique à leur sujet participent, qu’on le veuille ou non, à ce projet. En donnant aux Alpes un passé, elles leur confère identité et autonomie virtuelle.

Historiens des Alpes, nous devons être conscients de cette situation. Et je pense que nous pouvons l’accepter. Car notre ouvrage peut rendre d’éminents services. Il informe cette conscience alpine de son passé, lui évitant de se nourrir de mythes trompeurs. Mais dans l’accomplissement de cette responsabilité, [p. 20 modifica]nous devons aussi, évidemment, préserver toute notre liberté - comme les montagnards de jadis avaient su préserver la leur.

En 1968, en pleine saison des utopies, circulait en Suisse ce slogan: «Rasez les Alpes, qu’on voie enfin la mer!» Notre ambition n’est certes pas de raser les Alpes, intellectuellement parlant, bien au contraire. Nous voulons restituer leur histoire afin que celle-ci devienne transparente comme le cristal de certaines roches des Alpes, et claire comme la neige qui en recouvre les sommets.

Note

  1. [p. 10 modifica]Exposé d’introduction prononcé lors du colloque de Lucerne sur l’histoire des Alpes (6 octobre 1995). C’est un devoir impératif, mais bien agréable pour moi, de remercier la Fondation Akademie 91 et tout particulièrement M. Peter Schulz et notre collègue Guy P. Marchal. C’est leur vif intérêt pour nos projets, leur générosité, leur engagement ferme, et tout le patient dévouement de P. Schulz qui ont rendu possible le rendez-vous de Lucerne et, d’une façon plus générale, la naissance sous les meilleurs auspices de l’Association Internationale pour l’Histoire des Alpes.
  2. [p. 10 modifica]Paris 1949; 2e édition refondue en 1966, celle-ci souvent reproduite et traduite en plusieurs langues.
  3. [p. 10 modifica]Elles introduisent l’ouvrage, avec le premier chapitre, «Le rôle de la montagne», devenu en 1966 «Tout d’abord les montagnes».
  4. [p. 10 modifica]Paris 1963, dans la série «Affaires et gens d’affaires» dirigée par Fernand Braudel.
  5. [p. 10 modifica]On pourra s’inspirer du modèle proposé par Robert Henri Bautier et Janine Sornay, Les sources de l’histoire économique et sociale du Moyen Âge, I, Provence, Comtat Venaissin, Dauphiné, Etats de la Maison de Savoie, 3 vol., Paris 1968-1974.
  6. [p. 10 modifica]Actes en 4 vol., Bari 1974-1975. Cf. vol. 3, p. 72.
  7. [p. 10 modifica]L’expérience m’en a appris la difficulté: cf. J. F. Bergier, «Le cycle médiéval», dans Histoire et civilisations des Alpes (éd. P. Guichonnet), t. I, Lausanne, Toulouse 1980.
  8. [p. 10 modifica]Voir dans les Actes cités ci-dessus l’introduction de P. Bassetti et les rapports de Cinzio Violante (vol. 1); Cari Richard Brühl, Emilio Gabba, Adam Wandruska, Charles Higounet (vol. 2); Jean-François Bergier, Giulio Guderzo, Giulio Schmiedt (vol. 3); Arno Borst, Gerd Tellenbach, Luigi Prosdocimi, Giovanni Battista Pellegrini, Corrado Grassi, Stefan Sonderegger (vol. 4).
  9. [p. 10 modifica]Le Alpi per l’Europa. Una proposta politica, Milano 1988, avec des contributions de Piero Bassetti, Jean-François Bergier, Markus Mattmüller, Othmar Pickl, Hermann Kellenbenz, Pier Giorgio Gerosa, Claude Raffestin et Ruggero Crivelli, Anselm Zurfluh, Karl Bosl, Giorgio Chittolini, Jean Bérenger, Grete Klingenstein, François Walter, Cesare Mozarelli, Eberhard Weis, Brigitte Mazohl-Wallnig, Stefano Manetti.
  10. [p. 10 modifica]Debates et Controversies, Berne 1985; rapport de Pierre Dubuis, «Les hommes et le milieu montagnard dans l’histoire européenne», pp. 3-19; cf. aussi Wozu Geschichte und Wirtschaftsgeschichte. Einleitende Vorträge zu ... Debates and Controversies (éd. Martin Körner), Bern 1988, conférence de J. F. Bergier, pp. 27-34.
  11. [p. 10 modifica]Société suisse d’histoire économique et sociale (éd.), La montagne: économies et sociétés, Lausanne 1985 (contributions de Jon Mathieu, Anselm Zurfluh, Gérald Berthoud et Mondher Kilani, Anton Schüler).
  12. [p. 10 modifica]Markus Mattmüller (éd.), Economies et sociétés de montagne, Bâle 1986 (Itinera, fasc. 5/6) (contributions de Markus Mattmüller, Peter Garnsey, Michael Toch, Othmar Pickl, Abel Poitrineau, David J. Siddle, Pier Paolo Viazzo et Dionigi Albera, Anselm Zurfluh, Antoni Podraza, Helena Madurrowicz-Urbanska, Jon Mathieu et Hansruedi Stauffacher, Christian Pfister, Michel Palairet).
  13. [p. 11 modifica]Histoire des Alpes. Perspectives nouvelles, Bâle 1979 (numéro spécial de la Revue Suisse d’Histoire).
  14. [p. 11 modifica]J. F. Bergier et Sandro Guzzi (éds.), La découverte des Alpes, Bâle 1992 (Itinera, fasc. 12).
  15. [p. 11 modifica]Inédit. Ce colloque d’Ascona n’avait en effet pas donné lieu à des rapports ou communications préparées, mais à des échanges de vue très informels autour des quatre thèmes suivants: L’espace construit et les arts plastiques dans les Alpes; L’économie; Politique, droit, institutions; Religions, symboles, représentations (aspects anthropologiques). Un résumé dactylographié, d’après les notes prises en cours de discussions, est disponible. S’adresser à l’institut d’Histoire de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich (ETH Zentrum, CH-8092 Zürich).
  16. [p. 11 modifica]Uta Lindgren (éd.), Alpenübergänge vor 1850. Landkarten, Strassen, Verkehr, Stuttgart 1987 (Beiheft 83, Vierteljahrschriftfiir Sozial- und Wirtschaftsgeschichte).
  17. [p. 11 modifica]Symposiums de 1987, 1991, 1993, 1995; les trois premiers édités par Louis Carlen et Gabriel Imboden, Brigue, 1988, 1992, 1994.
  18. [p. 11 modifica]Les travaux des grands géographes de la première moitié du siècle, de l’école française surtout, lui sont indispensables. Pensez à Raoul Blanchard, Les Alpes occidentales, 12 vol., Tours 1936-1958; Henri Onde, L’occupation humaine dans les grands massifs savoyards internes, Grenoble, Paris 1952.
  19. [p. 11 modifica]Cf. à titre d’exemple récent le travail d’un ingénieur forestier, Théodore Kuonen, Histoire des forêts de la région de Sion du Moyen-Age à nos jours, Sion 1993.
  20. [p. 11 modifica]Les quatre volumes de Y Histoire de la France rurale dirigée par Georges Duby et Armand Wallon, Paris 1975, offrent à l’index une quarantaine de renvois aux «Alpes»; mais il s’agit presque à chaque fois d’une allusion dépourvue de contenu spécifique.
  21. [p. 11 modifica]Cf. par exemple Santino Langé et Giuseppe Pacciarotti, Barocco alpino. Arte e architettura religiosa del Seicento: spazio e figuratività, Milano 1994; et les travaux de Enrico Castelnuovo, C. Bertelli, W. Oechslin, etc.
  22. [p. 11 modifica]Avec des racines anglo-saxonnes; cf. l’exemple de l’Américain Robert McC. Netting, Balancing on an Alp. Ecological change and continuity in a Swiss mountain community, Cambridge 1981.
  23. [p. 11 modifica]A. Schulte, Geschichte des mittelalterlichen Handels und Verkehrs zwischen Westdeutschland und Italien mit Ausschluss von Venedig, 2 vol., Stuttgart 1900, 2. Aufl., Berlin 1966.
  24. [p. 11 modifica]H. Hassinger, «Die Alpenübergänge vom Mont-Cenis bis zum Simplon im Spätmittelalter», in: Wirtschaftskräfte und Wirtschaftswege. Festschrift für Hermann Kellenbenz, vol. 1, Stuttgart 1978, pp. 313-372; Idem, Geschichte des Zollwesens, Handels und Verkehrs in den östlichen Alpenländern vom Spätmittelalter bis in die zweite Hälfte des 18. Jahrhunderts, Stuttgart 1987; R. Comba, Per una storia economica del Piemonte medievale. Strade e mercati dell’area sudoccidentale, Torino 1984; cf. aussi mon rapport au congrès Le Alpi e L'Europa, vol. 3, pp. 1-72.
  25. [p. 11 modifica]O. Stolz, Quellen zur Geschichte des Zollwesens und Handelsverkehrs in Tirol und Vorarlberg vom 13. bis 18. Jahrhundert, Wiesbaden 1955; W. Schnyder, Handel und Verkehr über die Bündner Pässe im Mittelalter, 2 vol., Zurich 1973-1975. Parmi les sources importantes, cf. aussi Kaspar Jodok Stockaiper. Handels- und Rechnungsbücher, éd. par Gabriel Imboden, 11 vol., Brig 1987-1996.
  26. [p. 11 modifica]II y avait eu des précurseurs. Je pense à Thérèse Sclafert, Le Haut Dauphiné au Moyen Age, Paris 1926; et à André Allix (un géographe!), L’Oisans au Moyen Age, Paris 1929.