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dévelop. hist. des théories de la physique 273


Je me rappelle que, huit jours avant sa mort, le bon chimiste Debray, corrigeant une leçon d’agrégation, me reprochait d’avoir attribué à Jacques je ne sais quelle découverte qui revenait incontestablement à Pierre. Quel découragement, disait-il avec une sorte de prescience, de songer qu’après une vie de travail, même récompensée par une notoriété justement acquise, rien ne restera de soi!

Il aurait voulu conserver la mémoire personnelle des savants. Cependant il comprenait qu’on n’en sauverait jamais que le nom; il finissait par avouer que cela n’en valait pas la peine. Il avait commencé son homélie d’une voix de reproche; il la terminait par l’acceptation douloureuse de l’inévitable: la science est impersonnelle; le tassement est sa loi.

Une autre excuse à conserver les échafaudages, est la tristesse de constater l’édifice très petit, comme si la taille avait rien de commun avec la valeur. A la vérité, des centaines de mémoires tiennent dans une formule abstraite: mais beaucoup de gens pleurent d’enterrer tant de mémoires dans un schème qui n’a même plus l’apparence de provenir de l’expérience, qui semble un pur concept mathématique a priori. Ils oublient que la formule est strictement équivalente aux mémoires, puisqu’elle les contient en puissance, et que ce tassement est la condition même du progrès.

Il est essentiel de rectifier les idées des savants sur la nature des schèmes qui leur paraissent trop mathématiques. Quand ils seront bien persuadés qu’il faut voir en eux le résultat des expériences élaborées par le raisonnement, ils attacheront leur véritable prix aux soi-disant théories physiques. Sans remords ils jouiront de la clarté admirable des concepts mathématiques, déchargeront leurs épaules d’un poids incommode, s’attacheront aux réalités, et verront dans tout le mécanisme qu’on leur a longtemps proposé comme un but, le moyen de parvenir à une vérité moins illusoire.

Il faudrait montrer de temps à autre le courage d’une révision de notre fortune scientifique. Laissant de côté tout ce qui n’est pas sûr, abandonnant toutes les théories particulières pour ne conserver que ce qui leur est commun, c’est-à-dire précisément les concepts mathématiques qui les expriment, nous serions plus légers pour aller de l’avant. Nous vivons du passé; n’en soyons pas accablés.

Expliquons par quelques exemples ces idées générales.


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