Rivista di Scienza - Vol. I/L'économie et la sociologie au point de vue scientifique

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L'économie et la sociologie au point de vue scientifique
Intorno alla energetica moderna La mécanique classique et ses approximations successives

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L’ÉCONOMIE ET LA SOCIOLOGIE


AU POINT DE VUE SCIENTIFIQUE.




I.


Les sciences ont commencé généralement par être des arts; elles ont considéré les phénomènes à un point de vue pratique et synthétique; ce n’est, que peu à pon qu’elles s’en sont dégagées, et qu’elles ont évolué vers la simple recherche des rapports des faits entre eux et des uniformités que ces rapports présentent (lois scientifiques)1; recherche qui a eu comme conséquence une analyse de plus en plus étendue: c’est-à-dire la décomposition des sciences en un nombre de plus en plus grand de branches.

Cette évolution, très avancée pour les sciences telles que la chimie, la physique, la mécanique, etc., est encore fort en retard pour les sciences économiques et sociales, et il est même des auteurs qui en contestent l’opportunité et l’utilité. Je n’ai nullement l’intention de discuter ici cette opinion; j’ai voulu simplement avertir le lecteur du point de vue sous lequel je désire considérer le sujet2.

[p. 294 modifica]La recherche des théories scientifiques est par certains côtés analogue à un problème d’interpolation. Dans celui-ci nous avons, par exemple, un certain nombre de points marqués sur un plan, il s’agit de faire passer par ces points une courbe la plus simple possible, dont l’équation renferme le moins de paramètres possible; dans la recherche des théories scientifiques, nous avons un certain nombre de faits, obtenus par l’observation ou l’expérience, et il s’agit de trouver une théorie, la plus simple possible, qui unisse ces fait, qui permette de retrouver par le raisonnement ce que l’observation et l’expérience nous ont donné.

M. Poincaré a énoncé une proposition qui est rapidement devenue classique: elle consiste en ce que, si pour certains phénomènes on a une théorie mécanique, une infinité d’autres théories semblables sont également possibles. Cette proposition particulière n’est pas sans analogie avec la proposition générale qui exprime qu’un certain nombre de faits étant donnés, il existe une infinité de théories pour les relier ensemble; de même qu’un certain nombre de points étant donnés sur un plan, il existe une infinité de courbes qui passent par ces points.

La première opération à faire quand on veut construire une théorie est une opération d’analyse, de séparation. Il faut restreindre autant que possible le champ de nos investigations. Cette nécessité est d’ordre subjectif; elle dépend de ce que notre esprit ne peut utilement considérer plusieurs objets à la fois; les séparations qu’elle introduit dans la matière de nos études sont donc en partie arbitraires. De là la difficulté, l’impossibilité, de donner des définitions precises des différentes sciences. Qui peut tracer une ligne de démarcation rigoureuse entre la chimie, la physique, la thermodynamique, la mécanique? Il est tout aussi difficile de séparer l’économique des autres sciences sociales.

Cette première opération accomplie, il faut en faire une autre du même genre. Il est nécéssaire de substituer, par abstraction, des conceptions simples, au moins relativement, aux objets réels extrêmement complexes. Aucune science n’échappe à cette nécessité. Le chimiste parle de corps chimiquement purs; le botaniste, de genres, d’espèces, de variétés; le mécanicien, de points matériels, et, mieux encore, de corps rigides, inextensibles. Il est donc parfaitement naturel que [p. 295 modifica]l’économiste ait introduit dans sa science la considération de l’homo oeconomicus3.

Mais la science n’est nullement liée à une abstraction plutôt qu’à une autre. On a fait voir récemment qu’on pouvait étudier la mécanique sans faire usage de l’abstraction point matériel; depuis longtemps on savait qu’on pouvait établir toutes les théories de la mécaniques sans faire usage de la notion de force; pour peu qu’on y trouve quelque avantage, on peut établir toutes les théories de l’économie pure sans faire usage de l’abstraction: homo oeconomicus; mais cette abstraction sera nécessairement remplacée par une autre, qui aura encore pour but de séparer les différentes parties du problème à résoudre. En somme, de la même manière qu’il ne convient pas d’étudier ensemble la morphologie et la syntaxe d’une langue, il ne convient pas non plus d’étudier ensemble les actions que font les hommes pour se procurer leur nourriture et celles qu’ils font pour satisfaire leurs sentiments religieux4. Donnez le nom qu’il vous plaira à cette séparation, cela n’a pas d’importance pourvu que la séparation s’effectue.

C’est par de semblables analyses, séparations, abstractions, qu’ont été crées toutes les sciences; c’est de la sorte qu’est née la mécanique rationnelle; c’est de ces opérations que tire son origine l’économie pure.

Cela ne suffit pas encore. Il faut continuer à séparer et à abstraire. De la même manière que la mécanique rationnelle se divise en deux parties: la statique et la dynamique, l’économie pure se divise en économie statique et en économie dynamique. Actuellement, la première seule est constituée en un corps de science, la seconde n’est qu’en voie de formation, sauf une étude toute spéciale: celle des crises.

Toutes les fois que nous voudrons résoudre un problème pratique, nous devrons refaire, en sens inverse, la voie que nous venons de parcourir; précisément comme cela a lieu pour résoudre, par exemple, un problème pratique de construction [p. 296 modifica]de machines. Il nous faudra réunir ce que nous avons séparé, remonter de l’abstraction à la réalité. Enfin il est indispensable de réunir par la synthèse ce que nous avions séparé par l’analyse.

Comme nous n’écrivons pas ici un traité de science sociale, ni même d’économie politique, nous laisserons entièrement à part cette synthèse; nous contentant d’observer que c’est pour l’avoir négligée que les économistes ont justifié, jusqu’à un certain point, les critiques des personnes qui les accusaient de ne pas tenir compte de tous les éléments des problèmes qu’ils voulaient résoudre.

Nous ne pouvons pas non plus exposer ici en détail toutes les opérations à exécuter pour isoler le fait dont l’économie pure aura à s’occuper5; supposons que cela soit fait. Nous avons un certain nombre de faits économiques: vente et achat de marchandises, fabrication, transport, conservation de ces marchandises, et modification de tous genres aux conditions dans lesquelles elles sont utilisées. Il s’agit de représenter ces faits d’une manière plus on moins approchée, d’en faire une théorie.

Une observation même superficielle nous conduit à constater que la mutuelle dépendance est le caractère distinctif de la plupart de ces faits. La consommation est dépendante de la production, et la production est dépendante de la consommation. Se poser le problème si c’est celle-ci qui commande à celle-là, ou vice-versa, c’est à proprement parler se demander si l’oeuf a existé avant la poule, ou la poule avant l’oeuf. Nous laisserons ces jeux d’esprit à la légion fort nombreuse des économistes littéraires, et nous nous occuperons de choses un peu plus sérieuses.

Ce fait de la mutuelle dépendance des phénomènes économiques est capital; il domine toute la science. Le reconnaître pourtant est peu de chose; l’important est d’avoir une connaissance, même imparfaite, même très grossièrement approchée, de la manière dont se réalise cette mutuelle dépendance. Et c’est principalement parce que nous avons cette connaissance à un degré beaucoup plus élevé en économie [p. 297 modifica]politique qu’en sociologie, que la première est très supérieure, au point de vue scientifique, à la seconde.

Ici se présente une circonstance qui a eu une influence décisive sur le développement de la science économique. La logique ordinaire est bientôt impuissante, lorsqu’il s’agit d’étudier les variations des faits se trouvant en un état de mutuelle dépendance; il n’y a qu’un genre particulier de logique, la logique mathématique, qui, jusqu’à présent du moins, permette d’aborder la solution de ces problèmes avec quelque chance de succès. Or le hasard a voulu que les fondateurs de l’économie politique fussent plus ou moins étrangers à l’étude des mathématiques et de leurs applications, telles que la mécanique rationnelle, la physique, etc.; et somme toute, sous la pression des faits, ils furent amenés à concentrer leurs efforts sur ce point: établir et résoudre, an moyen de la logique ordinaire, un système d’équations simultanées.6 Une somme de travail très considérable a été ainsi dépensé en pure perte.

Il faut ajouter une observation assez curieuse, et qui fait voir quelle force peut conserver l’habitude d’une certaine manière de considérer la science, même lorsque les circonstances qui ont donné origine à cette habitude viennent à faire défaut. Les premiers économistes mathématiciens ont fait usage des mathématiques dans un tout autre but que celui d’établir les équations simultanées qui régissent les faits eu mutuelle dépendance.7 Mais l’usage des mathématiques pour traiter les problèmes économiques ne pouvait manquer de se développer dans le sens où cet instrument était en mesure de donner les meilleurs résultats; et c’est effectivement ce qui a eu lieu.

Les efforts des économistes non mathématiciens pour établir et résoudre au moyen du langage ordinaire un système d’équations simultanées, se développèrent principalement en deux sens: le premier qui conduisit à des résultats utiles; le second, à des résultats nuisibles.

Dans le premier sens, on tâcha, par des retouches successives apportées à la théorie, de tenir compte de la mutuelle [p. 298 modifica]dépendance des phénomènes. Par exemple, la proposition que, sous un régime de libre concurrence, le coût de production détermine le prix de vente, substitue une seule équation, ou, dans le cas de plusieurs marchandises, un seul groupe d’équations, au système d’équations, ou de groupes d’équations, qui résout le problème. Cette proposition étant manifestement erronée, on lui substitua l’autre, que le coût de production et le prix de vente tendent à devenir égaux. Ici l’erreur, qui était de commission dans le premier cas, est devenue seulement d’omission; nous avons bien là en effet une des équations, ou un des groupes des équations du système.

Au lieu d’ajouter les autres groupes, ce qui était impossible sans faire usage des mathématiques, on s’attacha à modifier la conception du coût de production, en y faisant entrer aussi bien que faire se peut les conditions visées par les équations qu’on négligeait. On eut ainsi la doctrine du coût de reproduction de Francesco Ferrara, laquelle, avec les développements que lui a donné M. le prof. Tullio Martello, marque peut-être la limite qu’en cette matière l’esprit humain peut atteindre quand il refuse le secours des mathématiques8. On est vraiment frappé d’admiration en voyant combien, avec un instrument imparfait, Ferrara a su se rapprocher de la vérité; mais cette admiration ne doit pas nous faire oublier que l’usage d’un istrument plus parfait dispense de cet effort de génie dont peu d’hommes seulement sont capables. De même, l’admiration que nous éprouvons en lisant les Philosophiae naturalis principia mathematica de Newton, ne nous fait point oublier la puissance de l’analyse mathématique qui se révèle dans les œuvres des Laplace, des Gauss, des Poincaré.

Dans le second des sens que nous avons notés, on s’est efforcé, par le vague de certaines définitions métaphysiques, d’éviter le manque de concordance entre la théorie et les faits. En s’exprimant clairement, on manifestait les erreurs de la théorie; en s’exprimant d’une manière vague, on trouvait le moyen de ne pas se faire prendre en faute.

[p. 299 modifica]Par exemple, on a parlé de coûts de production exprimés en «sacrifices». Comme nous ne produisons pas directement la plupart des marchandises que nous consommons, ces «sacrifices» ne sont pas des sacrifices fait directement pour la production, mais ils consistent en ce que nous renonçons à certaines jouissances en vue de nous en procurer d’autres. Par la considération de ces «sacrifices», on atteint donc le but de tenir compte d’une manière vague, imparfaite, erronée, des équations de l’échange, que l’on avait négligées, en substituant au système d’équations simultanées l’unique équation de la production.

Mais le dégat principal a eu lieu à propos de la valeur. Ce terme a fini par indiquer une entité métaphysique, mystique, qui peut tout signifier, parce qu’elle ne signifie plus rien du tout. Déjà Stanley Jevons, voyant les équivoques sans nombre auxquelles donnait lieu ce terme, avait proposé de le bannir de la science. Depuis lors le dégat est encore devenu plus grand, si c’est possible9, et l’usage de ce terme pourrait peut-être à l’avenir servir à distinguer les ouvrages d’économie politique non scientifiques des ouvrages scientifiques.

La conception de certains auteurs qui voient dans la valeur une sorte de puissance objectivement10 attachée aux choses, est une conception synthétique de tout le phénomène économique, et qui réunit en outre les faits du passé aux prévisions de l’avenir.

Le prix d’un contrat qui a eu lieu est un fait, le prix d’un contrat futur ne peut faire l’objet que d’une prévision. Nous savons ce qui a coûté le cuivre tel jour sur le marché de Londres, nous ignorons ce qu’il coûtera dans un mois, dans un an. Si vous demandez à quelqu’un: «dites-moi quel [p. 300 modifica]a été aujourd’hui, à la bourse de Paris, la valeur11 de la rente française», il pourra vous répondre; mais si vous lui demandez quelle sera demain la valeur de cette rente, il vous dira que si vous êtes en mesure de lui donner ce renseignement, il vous le paiera assez cher.

Beaucoup de personnes ne se rendent pas compte de cela, parce qu’elles ont recours à l’auto-observation, au lieu d’observer directement les faits. Le terme valeur correspond en elles à certains sentiments; ce sont ces sentiments qu’elles analysent au lieu de s’occuper des faits dont ces sentiments plus ou moins vagues tirent leur origine. C’est ainsi que l’on trouve encore dans les traités d’économie politique des phrases de ce genre «On dit qu’une marchandise vaut, lorsque etc.» Ce mode de raisonnement était général autrefois en physique, en astronomie, etc., mais il est maintenant complètement abandonné en ces sciences.

D’une manière analogue on se demande: «Pourquoi une marchandise vaut»; et comme on a négligé de définir avant rigoureusement ce terme: vaut, la demande revient à celle-ci: «Pourquoi éprouve-t-on le sentiment qu’une marchandise vaut». Mais si même le terme vaut avait été défini objectivement, la demande serait encore anti-scientifique, car, comme on l’a observé bien souvent, la science enseigne le comment et non le pourquoi. L’astronomie et la chimie sont certes parmi les sciences les plus avancées, et pourtant elles ne répondent pas aux questions: «Pourquoi les corps celestes s’attirent-ils? Pourquoi les corps chimiques se combinent-ils?» Elles nous font seulement connaître comment cela a lieu.

De même le problème qui consiste à rechercher la cause de la valeur n’a pas de sens. La valeur n’a pas une cause, elle en a une infinité, ou pour parler plus exactement elle est en mutuelle dépendance avec une infinité de faits. Tout au plus, si l’on voulait avoir une idée vague de cet ensemble de causes, pourrait-on dire que la valeur d’échange (ou mieux: le prix) naît du contraste entre les goûts des hommes et les obstacles pour les satisfaire.

Au dessous des prix effectifs des échanges réels, prix [p. 301 modifica]variables dans le temps, dans l’espace, dépendant d’une infinité de circonstances, y a-t-il quelque chose de plus constant, de moins variable? C’est le problème que doit résoudre l’économie politique, et c’est proprement l’escamoter que de mettre dans une définition vague et ambiguë ce que l’on est incapable de trouver.

Les rapports d’échange de Jevons, les prix, ne sont pas à la base de la science économique, ils sont au sommet; en eux se résument toutes les innombrables circonstances qui influent sur le phénomène économique. Ils sont la résultante d’un très grand nombre de forces, ils ont quelque analogie avec les tensions des liens d’un système mécanique. La science économique se propose, en partant des goûts et des obstacles, d’arriver aux prix12.

Des observations semblables pourraient être faites au sujets des autres termes de l’économie littéraire et métaphysique, tels que rente, capital, intérêt, etc., que l’on définit d’une manière vague et imparfaite, pour dissimuler le vide des théories qu’ils servent à exprimer.

On a dit que la production se faisait au moyen de trois éléments: le travail, la terre, le capital. D’autres ont réduit ces éléments à deux, à un. Faites toutes les combinaisons possibles de ces trois éléments: trois à trois, deux à deux, un à un, et vous aurez sept combinaisons qui peuvent être l’origine de sept théories, renfermant toutes une parcelle de vérité, et du reste toutes également fausses.

Les nouvelles théories, telles du moins que nous les concevons, se séparent des anciennes en ce qu’elles s’attachent aux faits et non aux mots. Nous trouvons, par exemple, parfaitement oiseux de discuter pour savoir ce que c’est qu’un capital. Un capital sera ce qu’il vous plaira; libre à vous de donner à ce terme le sens qui vous convient, nous vous demandons seulement de bien vouloir nous faire savoir clairement, sans aucune ambiguité, quelle est la chose que vous entendez désigner par ce terme; si vous vous y refusez, à notre tour nous refusons de prendre part à une discussion qui porte sur des termes dont le sens n’est pas fixé.

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Il faut d’ailleurs remarquer que, pour peu qu’on y trouve quelque avantage, on peut exposer toutes les théories de l’économie politique sans faire usage du terme: capital13.

M. Emile Picard a écrit à propos de la mécanique14: «Dans toute cette étude, les lois exprimant nos idées sur le mouvement se sont trouvées condensées dans des équations différentielles». C’est ce que nous pouvons répéter pour l’économie pure: les lois exprimant nos idées sur le phénomène qu’étudie l’économie pure se trouvent condensées dans les équations qu’établit cette science. Le reste ne compte pas. Les noms que l’on donne aux variables et aux constantes sont indifférents. Toutes les inconnues se trouvent déterminées en fonction de paramètres exprimant les goûts et les obstacles.

M. Walras ayant désigné par rareté la chose que les économistes anglais appellent marginal utility, il s’est trouvé des critiques qui, jugeant d’un livre par une phrase détachée dont ils ne saisissent pas le sens, se sont imaginé que ce terme de rareté désignait le fait d’être rare, peu commun, et qui sont partis de là pour attaquer toute la théorie de M. Walras.

Pour éviter de voir se reproduire de semblables équivoques, nous avons donné à cette chose le nom d’ophélimité. Vain espoir! Il s’est encore trouvé des gens pour discuter longuement, pesamment, l’étymologie du terme ophélimité. Ces étymologistes sont vraiment terribles; il n’y a pas moyen de leur échapper. Si même, renonçant à l’emploi de tout terme quel qu’il soit pour la chose en question, nous nous contentions de la désigner par une simple lettre de l’alphabet, X par exemple, ils trouveraient encore moyen d’ergoter là dessus, et ils diraient que, le phénomène économique étant très compliqué, il ne faut pas indiquer l’ophélimité par une lettre formée de deux seuls traits, mais qu’il faut employer une autre lettre, comme B, qui soit plus compliquée. Il est d’ailleurs naturel qu’après avoir dépensé tant de temps en ces recherches subtiles et importantes, ils ne leur en reste guère pour étudier les choses désignées par les termes sur lesquels s’est concentrée leur attention; aussi leurs connassainces [p. 303 modifica]sances en économie politique sont elles loin d’avoir l’ampleur et la profondeur de leurs connnaissances en étymologie.

Le système d’équations dont nous avons parlé caractérise un certain état, qui a reçu le nom d’équilibre économique, et ces équations servent en même temps à en donner une conception rigoureuse, qu’il serait difficile d’avoir autrement.

Cet équilibre ayant d’abord été étudié dans le cas de la libre concurrence, beaucoup de personnes se sont imaginé que l’économie pure ne considérait que ce cas. Cette erreur est du genre de celle que pourrait faire une personne qui, ayant commencé par étudier, en dynamique, le mouvement d’un point matériel entièrement libre, s’imaginerait que la dynamique ne peut pas étudier les mouvements d’un système de points assujetis à des liaisons. L’économie pure peut étudier, et étudie, toutes sortes d’états économiques, outre celui de la libre concurrence; et par la rigueur de ses méthodes, elle donne une signification précise aux termes: libre concurrence, monopole, etc., employés jusqu’à présent d’une manière plus ou moins vague.

Parmi les groupes d’équations qui déterminent l’équilibre économique, il en est un en lequel se trouvent les ophélimités des marchandises consommées. Cette circonstance a été l’origine d’une autre erreur. On s’est imaginé que les théories de l’économie pure étaient étroitement liées à la conception de l’ophélimité (rareté, marginal utility, etc.), et que par conséquent celles-là ne pouvaient subsister sans celle-ci.

Il n’en est rien. Si nous le désirons, nous pouvons, entre les équations données, éliminer les ophélimités, et nous aurons un nouveau système, qui déterminera également bien l’équilibre économique. Dans ce nouveau système, il y aura un groupe d’équations qui exprimera d’une manière précise la conception autrefois assez vague et parfois erronée, à laquelle on donnait le nom de loi de l’offre et de la demande15.

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Mais alors, pourquoi introduire cette complication de l’ophélimité, et ne pas avoir simplement recours à la loi de l’offre et de la demande?

La réponse à cette question se trouve dans les considérations suivantes. Supposez un état économique, que nous nommerons I, en lequel un presbyte a des lunettes de myope, et un myope a des lunettes de presbyte. S’ils peuvent échanger entre eux ces lunettes, nous aurons un autre état, II, en lequel chacun des deux individus aura les lunettes qui lui conviennent. Supposez encore que chaque personne d’une certaine collectivité soit obligée d’acheter chaque année une quantité déterminée de sel. Il se peut que nous ayons ainsi un état économique du genre de celui que nous avons désigné par I; si ensuite des échanges sont possibles entre les membre de la collectivité, nous parviendront à un nouvel état du genre de celui qui a été désigné par II.

Il est évidemment très important de connaître si un état économique appartient au genre I, ou au genre II. Sur ce point les équations qui donnent la loi de l’offre et de la demande, ne nous fournissent aucune lumière. C’est pour résoudre ce problème que l’on a introduit la considération de l’ophélimité.

Une loi de l’offre et de la demande donnée au hasard peut ne pas être conciliable avec les condition qui determinent l’état II16; et par là même que, en une certaine étude, on suppose cet état, l’on exclut certaines formes des lois de l’offre et de la demande.

Les économistes littéraires ne soupçonnent nullement l’existence de semblables problèmes; ils ne sont même pas encore arrivés à comprendre qu’il était essentiel, pour savoir si un problème est déterminé17, de connaître si le nombre

[p. 305 modifica]des conditions distinctes18 est égal au nombre des inconnues. Le raisonnement qu’ils font au sujet de l’économie pure est des plus simples; il peut se résoudre dans le syllogisme suivant: «Tout ce que nous ignorons, tout ce que nous ne comprenons pas, est inutile; nous ne comprenons rien aux problèmes que résout l’économie pure; donc c’est une science inutile».

Il faut bien se garder d’aller à l’extrème opposé et de voir dans l’économie pure toute la science économique; elle n’en constitue qu’une partie, comme la termodynamique, par exemple, ne constitue qu’une partie de la science, ou de l’art, de la construction des machines à vapeur. Une personne peut connaître à la perfection la construction de ces machines et n’avoir que des notions fort élementaires de thermodynamique; mais alors elle agira sagement en s’abstenant d’écrire un traité de cette science. Viceversa, on peut être savant en thermodynamique et n’avoir que dos notions imparfaites sur la construction des machines à vapeur; et l’on fera bien alors de laisser à d’autres le soin de traiter cette matière.

Les problèmes dont nous avons une idée grossièrement, approchée par la considération des états économiques I et II, font partie d’une classe de problèmes que l’on peut énoncer rigoureusement en faisant usage de la consideration du maximum d’ophélimité. Il faut, bien entendu, donner avant tout une définition precise de ce terme; mais nous ne pouvons entrer ici en ces développements, qui nous entraîneraient trop loin19.

L’économie pure n’a nullement pour but de résoudre des problèmes numeriques de la pratique, de nous mettre par [p. 306 modifica]exemple en mesure de calculer quel sera le prix du plomb d’ici à quelques années. Même en d’autres problèmes, qui seront probablement un jour de sa compétence, nous sommes encore fort loin d’être arrivés à des applications numériques. Les partisans du tout ou rien, tirent naturellement parti de cette remarque pour dénier tout intérêt à la science économique. Ils oublient que le fait en question n’est pas spécial à la science économique, mais a pu être observé dans beaucoup d’autres sciences.

En 1887, Bertrand pouvait encore écrire, à propos de l’application aux machines à vapeur des théories de la thermodynamique: «Poncelet, dans son Traité de mécanique industrielle, prescrit, pour calculer le travail d’un coup de piston, de traiter la vapeur, quand elle se dilate sans comunication avec l’extérieur, comme un gaz soumis à la loi de Mariotte. L’erreur commise est grande et évidente. Elle ne parait pas cependant l’être beaucoup plus que celle qui résulte des théories dans lesquelles, à des principes beaucoup plus exacts, sont associées des hypothèses aussi éloignées de la vérité que l’imperméabilité complète du cylindre à vapeur20».

De là on tire la conséquence qu’il faut perfectionner l’application de la thermodynamique aux calculs des machines à vapeur; personnes n’en a conclu que les théories de la thermodynamique devaient être rejetées.

On peut encore tirer une autre leçon de l’histoire de la thermodynamique.

Tout le monde sait que dans la théorie de Carnot, il y a une partie qui est fausse. Si Clausius s’était attaché à cela pour rejeter toute la théorie, et si les autres savants l’avaient imité, la thermodynamique n’existerait pas encore. Mais Clausius a fort sagement jugé qu’il valait mieux ameliorer cette théorie que la rejeter.

La plupart des critiques qu’on a fait de l’économie pure portent sur des points secondaires; et quaud même ces critiques seraient fondées, ce qui n’est généralment pas le cas, la conclusion serait qu’il faut changer quelques points des théories, et non rejeter les theories elles-mêmes.

[p. 307 modifica]La science est dans un perpétuel devenir21. Non seulement des auteurs successifs changent, améliorent les théories, mais un même auteur peut, à mesure qu’il avance dans ses études, modifier certaines de ses conceptions. C’est ce qui nous est arrivé quand nous avons écrit le Manuale, après le Cours.

L’important, pour juger d’une théorie est non pas de s’arrêter à tel ou tel détail, souvent insignifiant, mais de se rendre compte si les grandes lignes de la théorie sont d’accord avec les faits.

Revenons, pour un moment, à l’exemple de l’interpolation. Supposons d’avoir sur un plan une courbe asyomptotique à l’axe des x, laquelle représente un certain phénomène22. L’observation, à cause de certains écarts accidentels, nous a donné des points qui, sans être sur cette courbe, en sont assez proches. Nous pouvons faire passer une courbe parabolique par ces points. En apparence, il y a là une représentations parfaite du phénomène; la théorie reproduit très exactement tous les faits observés, sans le moindre écart. Mais c’est là une illusion. En dehors des limites de l’interpolation, la courbe parabolique va diverger énormément de la courbe hyperbolique, et même dans les limites de l’interpolation, la divergence peut être considérable.

Une courbe hyperbolique qui passe entre les points donnés aura l’apparence de fournir une représentation moins exacte du phénomène que la courbe parabolique qui passe par ces points; en réalité elle le représentera beaucoup mieux.

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II.

Les difficultés d’une étude conduite à un point de vue exclusivement scientifique, déjà très grandes en économie politique, le deviennent énormément plus en sociologie. Elles s’y heurtent à une foule de préjugés et de passions; et en outre il faut tenir compte d’une circonstance aussi singulière qu’importante. Ces préjugés et ces passions peuvent être très utiles pour empêcher la dissolution de la société et la faire prospérer; par conséquent la connaissance que pourrait acquérir la grande masse des hommes des vrais rapports des faits sociologiques peut en certains cas être nuisible; tandis que la connaissance des ces rapports pour les faits économiques n’est jamais nuisible, ou du moins ne l’est que plus rarement.

Nous laissons ici entièrement de côté cette question de l’utilité de le diffusion des connaissances, et nous nous plaçons, comme précédemment au point de vue exclusif de la recherche des rapports des faits et des uniformités (lois) qu’ils présentent.

La circonstance de la mutuelle dépendance des phénomènes est ici encore capitale. C’est ce qu’il y a de vrai dans ce qu’on a appelé la conception matérialiste de l’histoire, et c’est à cause de cela que cette théorie marque un progrès énorme en sociologie. Mais la conception matérialiste de l’histoire réduit les mutuelles dépendances qui existent réellement à une seule: celle du phénomène économique avec les autres phénomènes sociaux; en outre elle a le tort d’exprimer cette mutuelle dépendance sous la forme erronée d’un rapport de cause à effet.

Des rapports de ce genre sont d’ailleurs généralement substitués aux rapports de mutuelle dépendance, autant en économie politique qu’en sociologie. Nous avons déjà indiqué les circonstances qui ont produit ce fait. La logique ordinaire se prête bien mieux à exprimer les rapports de cause à effet que les rapports de mutuelle dépendance.

La doctrine de l’évolution a été aussi un progrès, en ce qu’elle a étudié des dépendances des phénomènes. Elle a étudié ces dépendances à un point de vue dynamique, recherchant comment les faits d’un temps donné dépendaient des faits d’un temps antérieur. Cette étude a souvent été faite pour chaque classe de faits isolément; et l’on a négligé ainsi [p. 309 modifica]la mutuelle dépendance statique, tandis qu’on étudiait certaines dépendances dynamiques. C’est de la sorte qu’on a pu étudier isolément l’évolution de la famille, l’évolution du droit, l’évolution de la religion, etc.

On s’était fait l’illusion, qui persiste encore chez beaucoup de personnes, que la simple constation empirique de l’évolution par le passé devait suffire pour prévoir ce qu’elle serait à l’avenir, C’est à proprement parler, une interpolation en dehors des limites qu’on voulait faire ainsi. Ce que nous venons de dire suffit pour faire prévoir que cette méthode est illusoire; et les vérifications expérimentales ne manquent pas23.

Il ne suffit pas d’avoir constaté la mutuelle dépendance des phénomènes sociaux; il faut encore tâcher d’avoir une idée, même grossièrement approchée, de cette dépendance. C’est le progrès que les nouvelles méthodes ont réalisé en économie politique, et qu’un grand nombre d’études de détails préparent en sociologie; mais il faut bien avouer que nous sommes encore très loin d’avoir atteint en cette science le degré assez élevé de connaissance que nous avons atteint en économie politique.

En attendant, une œuvre très considérable s’élabore lentement; mais les résultats déjà obtenus n’empêchent pas qu’elle reste pour la plus grande partie à accomplir; elle consiste en la substitution de raisonnements scientifiques, fondés exclusivement sur les faits, aux raisonnements par association d’idées, faisant principalement appel un sentiment.

En ce sens, une des œuvres les plus remarquables, à notre avis, est La morale et la science des mœurs de M. Lévy-Bruhl; nous croyons qu’il serait difficile d’en exagérer l’importance24. Un autre ouvrage qui renferme des théories précieuses, non seulement en elles-mêmes, mais encore par les développements qu’elles peuvent recevoir, est celui de M. Salomon Reinach, établissant les étroits rapports qui existent entre les tabous et les religions. Une foule d’autres ouvrages sur l’histoire des différentes institutions préparent des matériaux que la science pourra mettre en œuvre.

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Mais cette activité demeurerait stérile si, à mesure qu’elle se développe, l’on ne s’occupait pas de donner une signification précise aux termes que l’on emploie. Nous avons vu quels dégats l’omission de cette précaution a causé en économie politique; ils sont, et peuvent être à l’avenir, encore plus considérables en sociologie.

Tant que nous raisonnons par association d’idées, en faisant appel au sentiment; et même tant que, raisonnant plus ou moins scientifiquement, nous puisons nos matériaux dans l’expérience accumulée et exprimée par le langage vulgaire, nous pouvons nous contenter de faire usage de termes vagues et indéterminés, tels que ceux de: morale, religion, droit, etc. Mais quand nous voudrons raisonner exclusivement d’une manière scientifique, en puisant directement nos renseignements dans l’observation des faits, il nous faudra déterminer à quels faits correspondent rigoureusement ces termes, ou d’autres que nous leur substituerons25.

Gardons-nous bien de rechercher, par exemple, ce que c’est que la morale, et encore moins ce qu’elle doit être; ce sont là des recherches oiseuses. Nous pouvons rechercher ce que certains hommes, en un espace et en un temps donnés, ont entendu par ce terme: morale; et nous reconnaîtrons tout d’abord le vague et le manque absolue de précision de cette conception. Ayant séparés des autres faits sociaux, les faits qui correspondent grosso modo aux faits moraux, et ayant, pour raisonner scientifiquement, fait une nouvelle séparation, au moyen d’une définition rigoureuse, nous pouvons rechercher quelle est la mutuelle dépendance de cette catégorie de faits avec les autres catégories de faits sociaux. Enfin, quand nous aurons ainsi acquis la connaissance des uniformités (lois) que présentent des rapports de ce genre, nous pourrons nous poser un problème fort intéressant, mais aussi fort difficile, et nous demander: «Quels sont les effets sur les autre faits sociaux d’une modification déterminée apportée à une catégorie de ces faits?» [p. 311 modifica]L’impression que l’esprit d’un homme reçoit de certains faits est elle même un fait; elle peut et elle doit former l’objet d’une étude scientifique. Déjà en économie politique,26 et encore plus en sociologie, nous devons donc étudier les faits sous un double aspect, c’est-à-dire: 1° en eux-mêmes; 2° par l’impression qu’en reçoivent les hommes. Les rapports que les faits ont entre eux coïncident rarement avec les rapports qui, pour la grande masse des hommes, s’établissent entre les impressions que produisent ces faits. Il y a lieu d’étudier quels sont les effets sociaux de cette divergence27.

La plupart de sociologies se sont annoncées comme une substitution du raisonnement scientifique aux «préjugés religieux et politiques», et ont fini par constituer de nouvelles religions. Le fait est particulièrement remarquable pour Auguste Comte; il s’observe aussi pour Herbert Spencer et pour le très grand nombre de sociologies humanitaires que chaque jour voit éclore. On tâche parfois de le dissimuler sous un vernis scientifique, mais ce vernis est transparent et laisse facilement apercevoir le dogme qu’on voulait dissimuler. Au point de vue de la science expérimentale, des propositions telles que celle qui affirme «l’égalité des hommes», ou qui affirme que «la société doit être organisée en vue du bien-être du plus grand nombre», ont exactement la même valeur que des dogmes d’une religion positive quelconque.

Les sociologues qui n’en arrivent pas jusqu’à constituer un système religieux, veulent au moins tirer de leur «science» des applications pratiques immédiates. Des applications pratiques seront possibles un jour, mais ce jour est encore loin. Nous commençons à peine à entrevoir les uniformités que présente la mutuelle dépendance des phénomènes sociaux; une somme énorme de travail est encore nécessaire avant que nous ayons acquis une connaissance de ces uniformités assez étendue pour nous permettre de prévoir, avec quelque probabilité, les effets sur les faits sociaux d’une modification apportée [p. 312 modifica]à une catégorie de ces faits. Jusqu’à ce que ce jour soit venu, l’empirisme synthétique des hommes d’État se trouve encore erès supérieur, quant aux résultats pratiques, à la plus savante analyse sociologique qui soit à notre portée. Des applications pratiques prématurées ne peuvent que discréditer la science; tt en tous cas elles détournent l’effort des savants de la direction où il pourrait être utile, et le dirigent en un sens en lequel il ne peut que se dépenser en vain.

Céligny (Genève).

Note

  1. Pour nous les lois scientifiques ne sont rien autre chose que des uniformités. Il n’y a donc aucune différence de nature entre les lois de l’économique ou de la sociologie et les lois des autres sciences. Manuale, I, § 4 et suiv.
  2. Ce point de vue n’est pas généralement accepté. Les efforts que j’ai fait pour étudier en ce sens les sciences sociales m’ont valu des critiques parfois vives et amères. Comme mon but n’est en aucune sorte de persuader qui que ce soit, de faire de la propagande, mais uniquement, de découvrir les rapports des faits, et les uniformités que présentent ces rapports, de telles critiques me sont parfaitement indifférentes.
  3. M. le prof. Vito Volterra a fort bien remarqué que l’abstraction homo oeconomicus est exactement semblable à l’abstraction point matériel des mécaniciens; mais il y a encore un très grand nombre de personnes qui ne comprennent pas cela.
  4. Manuale, p. 13, § 21 et suiv.
  5. Nous avons tâché de le faire dans notre Manuale di economia politica. La publication d’une traduction française est imminente; en attendant, nous citons ici l’édition italienne.
  6. Nous avons fait pour la première fois cette remarque dans Giornale degli Economisti, septembre 1901.
  7. On peut voir ce système d’équations dans Manuale.
  8. Il n’est pas inutile de remarquer que des personnes qui ne comprennent rien aux théories de l’économie pure, comprennent aussi fort peu de chose aux théories de Ferrara; il y lieu de croire qu’elles comprennent d’autant mieux une théorie qu’elle est moins scientifique.
  9. Nous avons trouvé dans un traité d’économie politique publié récemment que «le prix est la manifestation concrète de la valeur». Nous connaissions dejà les incarnations du Bouddha; il faut y ajouter les incarnations de la valeur. Avec cette admirable phraséologie on pourra dire que le chat est la manifestation concrète de la félinité, et l’eau la manifestation concrète du principe liquide. Mais qu’est le principe liquide? Hélas! nous l’ignorons.
  10. Les économistes littéraires ont une tendance marquée à considérer comme des propriétés objectives des choses la valeur, l’ophélimité, etc., qui sont au contraire essentiellement des rapports entre les hommes et les choses.
  11. En réalité c’est de la «manifestation concrète» de la valeur, c’est à-dire du prix qu’il s’agit; mais du principe mystique qui s’incarne ainsi nous ne connaissons que les «manifestations concrètes».
  12. A un point de vue exclusivement algébrique, on peut dire que les prix sont des inconnues auxiliaires, qui servent à résoudre les équations de l’équilibre économique.
  13. Manuale p. 280, § 17 et suiv.
  14. Rivista di Scienza, I: La mécanique classique et ses approximations successives.
  15. Il y a longtemps que M. Walras a remarqué que les économistes littéraires ignoraient le sens précis de la chose qu’ils désignaient sous ce nom. Depuis lors, hélas! ils ne l’ont pas encore appris.

    Il n’y a pas moyen, par exemple, de leur faire comprendre que la demande d’une marchandise ne dépend pas seulement du prix de cette marchandise, mais qu’elle dépend des prix de toutes les autres marchandises qu’échange l’individu considéré. Si même ils sont forcés un moment d’admettre cette proposition, ils se hâtent de l’oublier, et retombent en leurs erreurs habituelles. Quand puis à leur faire comprendre quelle est la nature des fonctions des prix lesquelles déterminent les quantités échangées (lois de l’offre et de la demande), il faut complètement y renoncer; ils n’arrivent même pas à se faire une idée lointaine du problème ainsi posé.

  16. Messieurs les économistes étyimologistes sont priés de remarquer que, si l’on a désigné ces états par des chiffres romains, cela ne veut pas dire que ce soient des états économiques propres à l’ancienne Rome.
  17. Un de ces économistes a fait recemment à ce sujet une bévue des plus comiques.
  18. On embarrasserait fort ces braves gens en leur demandant ce que veut dire cet adjectif: distinctes.

    Les auteurs dont nous faisons ainsi mention sont exclusivement ceux qui s’obstinent à parler de choses qu’ils ne comprennent pas. Rien n’est plus loin de notre pensée que de déprécier l’oeuvre des économistes qui, laissant de côté les théories abstraites, s’occupent d’économie appliquée.

  19. Manuale p. 337, § 33; et appendice.

    Il ne faut pas oublier que les ophélimités pour différentes personnes ne sont pas comparables. No bridge, comme disent les anglais. On ne peut donc pas sommer les ophélimités se rapportant à différentes personnes, et le maximum d’ophélimité pour une collectivité n’est pas le maximum de la somme des ophélimités des membres de la collectivité; car d’ailleurs cette somme n’existe pas, et cette expression n’a aucun sens.

  20. Thermodynamique, p. 264.
  21. Un grand nombre de personnes s’obstinent à confondre les nouvelles théories avec les théories dites de l’école Autrichienne. Les théories que j’ai exposé dans le Manuale en sont fort différentes. Je puis naturellement me tromper, mais, à mon avis, ce qui constitue l’importance des nouvelles théories, c’est qu’elles nous fournissent le seul moyen jusqu’à présent connu de tenir compte de la mutuelle dépendance des phénomènes économiques. Or les théories dites de l’école Autrichienne ne tiennent nul compte de cette dépendance.
  22. Par exemple la courbe

    .

  23. Nous avons développé ce point dans Cours § 578 et suiv., et dans Les systèmes socialistes, I, p. 345 et suiv.
  24. Nous parlons en général; sur quelques points particuliers, nous aurions quelques réserves à faire.
  25. Federigo Enriques - Problemi della scienza, p. 174: «Nella scienza questa mancanza di determinazione dei dati fondamentali non può essere tollerata, o almeno non può esserlo al di là di un certo segno, che dà la misura del rigore pratico, da fissarsi, con cauto giudizio, in relazione agli errori dell’osservazione e dell’esperienza».
  26. Dans le Manuale tous les faits dont s’occupent les théories économiques sont considérés sous deux aspects, que pour abréger nous nommerons l’aspect objectif et l’aspect subjectif. C’est-à-dire que nous étudions séparément: 1° les rapports des faits entre eux; 2° la manière dont ces rapports se traduisent dans l’esprit des hommes.
  27. Nous avons développé ce sujet dans Les Systèmes socialistes et dans le Manuale.